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30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 11:00

Place de l'imaginaire

 

En retard, en retard… mais qui a dit que j’étais en retard ? Je suis toujours là, fidèle, depuis le premier jour ici.

 

Vous ne le saviez pas ? C’est par moi que le peintre a commencé son tableau. Il lui fallait du temps, beaucoup, et beaucoup de savoir-faire pour transformer cette façade, y créer tout un monde où chaque habitant du village pourrait se reconnaître.

 

Il y a mis tout son cœur… c’est vrai.

 

Même le petit salon de thé qui a fermé l’an dernier y garde la fraîcheur de ses dentelles, de ses hortensias  bleus.

 

Bien sûr, on ne saura bientôt plus qui vivait là. Les jeunes ne connaîtront pas le sourire de son hôtesse, celui dont elle accompagnait ses mots ou ses silences.

 

Je l’ai vue souvent, le regard un peu triste lorsque plus personne ne franchissait la porte, lorsque la devanture turquoise avait passé, comme passent les couleurs sous le soleil d’été. Elle écartait les rideaux d’une main tremblante. Elle savait qu’elle vieillissait et qu’il lui faudrait un jour abandonner.

 

Il a peint la maison de Louis…

 

Oui ! Celui que l’on appelait « ’tit Louis », même lorsque les années le firent grandir, beaucoup, du moins en taille, et lui donnèrent la force d’un géant.

 

Petit Louis… Il n’avait pas besoin qu’on le protège… C’est du moins ce que pensaient tous ceux qui l’apercevaient, ici ou là dans le village, poussant sa carriole pleine de tant d’objets insolites qu’on se demandait où il les dénichait. Il était précédé d’un concert de rires et de quolibets… « Tiens, v’là ‘tit Louis et son fatras ! »

 

Louis… Il ne parlait pas. Il souriait d’un air béat. Il ramassait ce que d’autres jetaient. Il voulait que sa rue soit belle. Il plantait des fleurs là où personne n’en aurait mis, il taillait les buissons le long des champs en friche. Et, de temps en temps, y plaçait une sculpture étrange, de celles qui surprennent les amateurs d’art.

 

C’était son plaisir à lui : transformer chaque objet ramassé en autre chose, rassembler l’inassemblable, créer l’inenvisageable.

 

Il ne disait rien, mais il observait. Il avait vu chaque enfant grandir, chaque couple se former… La vie qu’il n’aurait jamais.

 

Lorsqu’il rentrait de sa promenade matinale, il se jetait dans les bras de sa mère et il pleurait en silence… avec parfois l’un de ces sanglots d’enfant qui n’a pas envie de montrer qu’il a mal.

 

Elle caressait ses cheveux, lui racontait une histoire, de géants, de sorcière, de fées et de lutins. Jusqu’à ce qu’il s’apaise et aille dans son atelier, au fond du jardin.

 

Marteaux, ciseaux, limes et tenailles transformaient l’acier… Les scies œuvraient jusqu’à  ce que le personnage ait pris l’apparence désirée. Bois et plastiques trouvaient aussi leur place, jusqu’au vent à qui il laissait des « trous » volontaires qui permettraient à l’eau de s’écouler jusqu’à la coupelle qu’il préparait pour les oiseaux.

 

Les oiseaux… Il les aimait depuis toujours. Chaque sculpture serait un refuge pour eux, chaque coupelle un lieu de rendez-vous, pour y boire et s’y baigner sans crainte d’être dérangé.

 

Moi, j’ai su bien avant eux ce qui arriverait.

 

Le peintre m’avait mis au centre. J’étais indispensable à la vie du village. C’est par moi que l’on accédait à la place de l’imaginaire, juste entre la maison de l’éternel enfant et la boutique de la vieille dame aux cheveux blancs.

 

Entre eux deux… Toujours prêt à les faire monter, l’un ou l’autre, jusqu’à la place de l’imaginaire où tout devenait possible.

 

Là-haut, ils trouveraient les sourires qui manquaient, ceux qui avaient disparu…

 

Là-haut, les commençants du marché, riaient en échangeant des propos colorés comme leurs étals avec des chalands moins nombreux mais plus attentifs et amicaux qu’autrefois.

 

Là-haut, les amoureux moissonnaient les mots perdus et se les murmuraient tendrement.

 

Là-haut, un randonneur essayait vainement de parvenir à ses montagnes… Mais il ne savait pas qu’il aurait, pour cela, fallu descendre un peu avant de remonter. Les chemins les plus rapides sont parfois des chemins détournés.

 

Moi, j’avais senti leur pas, comme là, ceux de Mathilde, si lourds du poids de l’enfant qu’elle portait. Je les avais encouragés, comme la brise d’été qui passait de l’un à l’autre.

 

Je les avais accompagnés. Je savais que je n’irais jamais plus haut, que je ne pourrais qu’admirer le ciel bleu qui tranchait avec celui – si profond et un peu sombre – qui entourait cet espace hors du temps.

 

Mais qu’importaient les petits riens dont j’étais fait ?

 

Mon tout ne comptait que parce que chacune de mes marches était un morceau d’éternité.

 

© Quichottine, 30 septembre 2012

 

...

 

Pour La Petite Fabrique d'Écriture, sur une image d'Alphomega que je remercie de tout cœur.

 

Pour lire toutes les participations, dans leur ordre de publication sur le blog de la communauté, c'est ici (clic) :

ABC, Annette, Dominique, Babeth, Polly, Martine du JdV, Pasfrévin, Azalaïs, Élise, Ptitsa.

 

Merci à tous pour votre présence ici.

 

Passez une bonne journée.

 

...

 

Article publié dans la Bibliothèque de Quichottine à l'adresse suivante :

http://quichottine.over-blog.com/article-place-de-l-imaginaire-110709260.html

 

...

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Published by azacamopol - dans 2012
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commentaires

Quichottine 05/10/2012 23:05

Un immense merci à toutes...

J'ai aimé vous lire et chaque texte que vous avez offert pour ce jeu de septembre est une merveille.

Encore merci d'avoir participé avec tant de talent au jeu que je vous proposais.

... Je ne saurais vous dire combien j'ai été émue de lire vos messages ici. Merci pour tout.

elise 04/10/2012 13:22

Belle interprétation Quichottine de ce personnage principal ;l'escalier.
Toutes ces marches qui nous ont permis d'accéder pour que (e) chacun fasse vivre cette place de l'imaginaire à sa façon et aussi te la faire partager, toi en remerciement à nos participations tu as
su y ajouter ces petits résumés avec un lien indiquant le nom de son auteur.
Et l'histoire du P'tit Louis est très touchante. Elise.

polly 01/10/2012 19:42

Quelle belle idée de ce narrateur escalier, et quel plus beau cadeau pouvais-tu faire aux participants que d'intégrer "leur place de l'imaginaire" à ce regard particulier, si tendre et si triste
aussi pour ton P'tit Louis tellement magnifique.

Alors merci.

M'annette 01/10/2012 12:58

c'est une très belle version que ce récit dans lequel on découvre peu à peu l'identité du personnage. J'ai beaucoup aimé!
bravo!

ABC 01/10/2012 09:44

J'ai commenté chez toi, j'applaudis ici, ce bel escalier qui s'approprie tous les sentiments du quartier, et toutes les façons de les interpréter...

Azalaïs 01/10/2012 09:41

C'est très symbolique un escalier. Récemment, nous sommes allés à Montségur où nous avons croisés de nombreux pèlerins de tous âges, concentrés sur leur difficile ascension et tout là-haut, il y
avait un guide fantastique qui disait:"quand on redescend de Montségur, on n'est plus le même qu'avant". C'est toujours un peu angoissant un escalier, certains comptent les marches, d'autres
l'affrontent en courant pour montrer leur forme et leur bravoure, certains sont concentrés sur leur souffle, d'autres s'arrêtent et regardent autour d'eux les gens qu'ils croisent, leur disent un
petit mot, d'autres font des projets,en vieillissant, moi j'ai souvent peur de tomber et je me tiens à la rampe, tout comme à Montségur, certains commencent l'ascension et puis s'arrêtent en route
car ils trouvent l'escalier trop rude et le chemin trop difficile...Mais quand on a vaincu la peur, la fatigue, quand on a mis ses pas dans les pas des autres, c'est vrai, on repart différent.
Nous sommes tous embarqués dans ton escalier Quichottine, tout comme ton peintre, nous regardons le ciel mais nous nous ne savons pas combien de marches il y a pour arriver en haut.
C'est un texte qui me touche beaucoup, le dernière phrase tout particulièrement et puis bien sûr, le personnage de Louis que l'on prend pour un imbécile alors que c'est lui qui a tout compris,
compris en tous les cas que l'on n'a pas besoin de faire la queue toute un nuit pour avoir le dernier iPad pour être heureux. Tout comme mon personnage, il sait bien que la vie est ailleurs!
merci pour ce jeu qui m'a permis de cheminer un moment avec vous

Babeth 30/09/2012 17:04

quelle jolie idée de faire vivre cet escalier immobile, et dont, pourtant, chaque marche est un morceau d'éternité... Quelle belle conclusion qui nous entraîne à nouveau dans la réflexion...

Suzâme 30/09/2012 14:22

Lecture qui transforme l'instant, habite l'attentive et l'imaginative que je suis pour te suivre partout sur cette place imaginaire sans penser qui ou quoi tu pouvais être... Quel bonheur de suivre
le personnage créatif aux douleurs secrètes et enfantines! Merci de ce beau partage Quichottine! Suzâme

Pasfrévin 30/09/2012 14:13

C'est vrai que c'est le personnage central, cet escalier et c'est amusant de voir ce trompe l'oeil prendre davantage de corps au fur et à mesure des textes. Je pense qu'on se l'est approprié. Ce
n'est qu'une image bourgeoise, artificielle, surannée selon la sensibilité de chacun, mais elle a été créatrice de sensations et d'inspirations.
Si en montant des escaliers en ville vous n'avez pas repensé à ceux-là, tant pis pour vous !

Kimcat 30/09/2012 14:04

Coucou Dame Quichottine
Une place de l'imaginaire avec un Petit Louis en premier plan...
Bises du dimanche
Béa kimcat

Ptitsa* 30/09/2012 13:51

Je retrouve après-coup le mot que je cherchais... "virtuose". Je trouve que tu as fait là un travail de virtuose !

Ptitsa* 30/09/2012 13:32

Bravo Quichottine, je trouve génial d'avoir intégré à ton texte les personnages créés par les autres participant(e)s, ajoutant une dimension de plus à la mise en abyme. Je pensais que tes liens
ouvriraient sur des images et j'ai trouvé l'idée de cette mise en réseau vraiment extra.

Le dévoilement progressif de l'identité de ton narrateur, marche après marche si on peut dire, est finement amené. Et j'aime beaucup ta dernière phrase.

Merci et bon week end !

Martine Eglantine 30/09/2012 12:51

Cette fresque ne m'a pas du tout inspiré, c'est joli mais une fresque reste superficielle montrant une vie idéale qui n'est pas. C'est une excellent idée de t'être mise à la place de l'escalier
mais je n'aurais pas pu m'y mettre car un escalier on le monte et quand on est arrivé en haut faute de continuer le rêve et d'aller plus haut on le redescend. Une fois redescendu très difficile de
le remonter. Bisous Quichottine

Melly 30/09/2012 12:39

raffinés tous ces textes ; quelle imagination -
j'ai un petit faible pour p"tit Louis !!

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