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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 08:50

Un rendez-vous de plus

 

Le calme… et une nouvelle porte à ouvrir, une grille toute simple, sans clé.

Je n’ai pas alors publié « mon » histoire, celle à laquelle j’avais pensé. Était-ce un rendez-vous manqué ? Ou, au contraire, l’occasion de faire le point sur une histoire passée ou à venir ?

Étais-je arrivée en avance ou en retard ?

Imaginons-le…

Vous souvenez-vous de ce banc, le dernier, celui où mère et fille devisaient tranquillement, sous le regard indulgent du père ? Il était face à l’eau, vous rappelant nos moments de complicité féminine.

J’y avais placé un peu plus que deux amies, ça aurait pu être des sœurs, ou même des femmes qui ne se connaîtraient pas vraiment, réunies seulement par le hasard ou le destin dans un après-midi d’automne.

Là, il n’y a plus personne. C’est une simple invitation.

 

Je me suis arrêtée le cœur battant, le souffle court. Je suis venue trop vite, l’œil sur le cadran de ma montre, moi qui n’en porte jamais.

Je m’appuie au mur, la main tremblante. Aurai-je le temps ?

Il y a tant de mots qui me submergent.

– Maman ?

Qui l’a dit ? Elle ou moi ? Suis-je aujourd’hui la mère ou bien la fille ? Tout est possible.

Je voudrais pouvoir encore lui dire que je l’aime, que j’ai besoin d’elle, de son rire, de ses yeux étonnés, de son regard encourageant.

– Fonce !

Me l’a-t-elle dit un jour, Maman ? L’ai-je rêvé plus que vécu… ce moment où sa main tenait la mienne ?

L’ai-je dit à ma fille, moi, pour compenser le fait que sa présence me manquait ?

– Vas-y ! Tu peux ! Tu ne dois pas attendre !

Aller où ? Pouvoir quoi ? Attendre ? Pourquoi ?

Ai-je encore le temps où est-il déjà passé… celui où je pouvais dire mon amour, ou le montrer sans le dire, juste en laissant ma main se poser sur la sienne ?

– Maman !

Elle ou moi ? Je suis toutes les femmes, la mère et la fille, et je ne suis personne, juste l’enfant à naître…

– Maman !… réveille-toi !

Elle insiste, je tressaille. Qui parle ? Moi ? Elle ?

Elle me regarde et son visage inquiet me fait me redresser. Je m’étais trompée de banc, je me suis assoupie sans même m’en rendre compte. J’étais dans un ailleurs où elle m’a rejointe. Elle me prend la main, la frotte un peu pour la désengourdir.

– As-tu froid ?

– Non. Mais rentrons veux-tu ? C’est l’heure du thé je crois.

Mère et fille, qui s’éloignent en contre-jour. L’une à peine courbée, l’autre penchée vers elle. Il y aurait bien trop à raconter, tant d’histoires vécues, ou simplement rêvées. La mère appelle encore à mi-voix la sienne, la fille pense à ce petit bout d’elle qui se transforme et qui tissera, avec elles deux, d’autres liens.

– Maman…

 

La vie, toute la vie est dans ce mot-là, une vie à préserver, au-delà de l’absence.

 

Quichottine

http://www.quichottine.fr

 

texte publié le 29/11/2013 à l'adresse suivante :
http://quichottine.fr/2013/11/un-rendez-vous-de-plus-avec-joelle-chen.html

21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 22:12

 

Chère Angéline

 

 

 

Je le regarde délacer ses souliers, le visage impassible,

 les traits fermés comme sur un secret.

Il ne sait pas que je sais, il n’entend pas encore les battements

désordonnés de mon cœur.

Je te regarde grand-père, toi que je vénère depuis bientôt quinze ans.

Je te regarde et monte en moi soudain des mots de colère,

mensonges et trahison ,et surtout des pourquoi, pourquoi ?

Tout bouillonne, tout se désagrège, tout se blesse car je n’ose

briser le silence.

Ce matin, au courrier, cette lettre :

 

Chère Angéline,

 

Depuis presque cinq ans,j’hésite chaque jour à

t’envoyer cette lettre.

Pardonne-moi si aujourd’hui elle va blesser ta vie et

 éclabousser le silence.

J’ai longtemps refusé d’accepter d’être père puis grand-père.

Mais le temps court et je sens à présent que le départ approche.

Je sais que ton grand-père de cœur a rempli ta vie d’amour et de

tendresse. Il ne m’a rien volé, c’est moi qui n’ai pas voulu.

Aux heures sombres de ma vie, j’ai réalisé tout ce que j’avais perdu,

abandonné, gaspillé,détruit, tous ceux que j’ai trahis.

Cet homme, ton grand-père, mérite toute ma reconnaissance et

surtout toute l’affection que tu lui portes.

Chère Angéline, je vais partir délivré, comme absous de mes

actes mauvais.

Il est trop tard maintenant pour balayer toutes ces années d’errance,

de lâcheté, d’indifférence.

Puisses-tu ne garder que l’espérance au cœur, la joie du pardon,

le rayonnement de la bonté.

Je me permets aujourd’hui de t’envelopper de tendresse

pour tout ce temps passé,présent et à venir.

 

Ton grand-père Paul

 

 

Balaline

                                                                        

20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 08:12
Luciole
Didier lui avait parlé un soir d'un texte de Pasolini sur la disparition des lucioles. Il y avait souvent repensé. La grâce fragile des petites lueurs dansantes qui vous émerveillent et vous font frissonner dans la nuit dévorée par la pollution et une logique dévastatrice. Les lucioles lui manquaient. Il s'effaçait progressivement. Des mois que son saxo prenait la poussière. Il était fatigué de survivre.
Bien sûr il aurait dû sortir, partir en quête des survivantes, chercher à créer au moins des ersatz de lucioles, ça aurait pu suffire peut-être à redonner un peu de goût à la vie, à la rendre avalable. Mais il n'avait plus de force. Aucune. Ou juste assez pour se servir un verre de vin et se traîner devant la télé.
Sous la porte une enveloppe brillait.
Je sais, je n'aurais pas dû disparaître si longtemps. Si tu me pardonnes, si tu as encore de la place pour moi dans ta vie, viens demain, à 16h, au café des arts.
Lucie
 
Lucie... ce prénom ne lui disait rien... Il y avait bien eu cette aventure d'une nuit... une violonniste, brune, elle n'avait l'air de rien comme ça, et puis elle s'était mise à jouer, la vie était devenue vivante, vibrante, bonheurs célestes, tourments de l'enfer, ça tourbillonnait, ça grondait, ça crépitait tout au fond de sa poitrine. La violonniste s'était muée en fabuleuse petite flamme. Inoubliable magicienne de la nuit, elle avait disparu avant son réveil. Il s'était dit Tant pis. C'est peut-être mieux ainsi... Sa vie était tissé de ce genre de mensonges.
Georges alla prendre une douche, se rasa, rangea l'appartement, passa l'aspirateur, fit la vaisselle. Une mélodie trottait dans sa tête... Lucie... Il saisit son saxo et se mit à jouer. L'inspiration revenait, la vie reprenait. Il irait au café du coin, au café des arts.
 
La violonniste n'était pas là. Au moins, il avait quitté sa tanière, la terre tournait plus vite au soleil et la bière avait un goût plus léger quand on la buvait en terrasse. La violonniste n'était pas là mais les Parisiennes étaient toujours aussi belles. Juste en face de lui, la lumière jouait dans les boucles explosives d'une chevelure rousse, il aurait voulu être un petit rayon de soleil pour y faire des glissades, ces cheveux était éclatants d'une promesse incandescente et rebelle de bonheur. Il appela Didier, il avait envie de jouer, besoin de militer de nouveau aussi, de se relever, ils se donnèrent rendez-vous le lendemain. Il sortit son petit papier, relut le mot, peut-être était-ce une farce, une gentille farce... Il leva les yeux, la jolie rousse le regardait en souriant.
"Excusez-moi... Ce mot, qu'est-ce qu'il fait entre vos mains?"
Comme d'habitude, il n'était pas à la bonne place. Mais cette fois, c'était plutôt drôle, il n'avait pas envie de sortir de scène.
"Je peux vous offrir un verre?"
Cette lettre était destinée au locataire précédent de son appartement. Il ne voulait pas mais elle était partie, la chance de sa vie, une tournée internationale - elle était danseuse. C'était ridicule, ce mot glissé sous la porte, elle était sûre qu'il ne viendrait pas, mais elle avait été si triste d'un coup en repensant à lui, c'est si bête une rupture, elle n'avait pas pu s'en empêcher. Mais Lucie était du moment présent. Et georges avait le genre d'yeux un peu fous et rêveurs qu'elle avait toujours aimés. Elle le regarda attentivement, et la vie s'engouffra dans ce rendez-vous manqué.

 
Cardamone

http://bergamotteetcardamone.over-blog.com/

7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 12:01

 

La lettre vagabonde

 

 

 

" Mademoiselle,

Chère mademoiselle,

Ma chère demoiselle,

Ma chère Odile,

Ma très chère Odile,

Mon Odile Chérie,

 

            Comment vous dire, te dire, te décrire, t’avouer ce que je, enfin, je ne sais plus, je ne sais pas, vous me, tu me connais si peu, à peine, pas du tout, mais depuis que je vous ai, que je t’ai vue, croisée sur ce chemin, je ne vis plus, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne pense qu’à vous, qu’à toi, mon aimée, mon amour, ma colombe, mon ange du matin…

 Il y avait du brouillard ce jour là et vous, et toi, et tu marchais les yeux baissés en prenant garde aux défauts du terrain. Vous m’avez, tu m’as bredouillé un rapide bonjour, un bonjour quelque peu effrayé, un peu gêné, peut-être même un peu agacé. A une heure pareille, tu ne dois pas rencontrer grand monde sur ce chemin et moi, qu’est-ce que je faisais là ? Peu importe, ce qui compte c’est cette rencontre tellement fugitive, presqu’un rêve et que j’en ai gardé ce quelque chose d’intense qui a changé mon existence.

Depuis, je me suis arrangé pour vous, pour te croiser ailleurs mais toi tu sembles vivre sur une autre planète, tu es tellement distante, tellement absente à tout ce qui t’entoure qu’aujourd’hui j’ose vous écrire en espérant que je ne vous, que je ne te choquerai pas trop. J’ai tellement hésité mais maintenant je ne peux plus attendre : je me jette à l’eau et tant pis si je me noie. J’espère que vous, que tu me pardonneras cette hardiesse, cet élan qui me fait bégayer des propos si confus, si étranges sans doute mais voilà : je serai jeudi à 7 heures 30 sous le grand marronnier place de l’église, à côté du monument aux morts.

 

À jeudi mon aimée"

 


Odile avait beau tourner, retourner la lettre dans tous les sens, elle n’y comprenait rien : pas de date, pas de signature, pas d’adresse. Visiblement la lettre avait beaucoup vécu. L’enveloppe était froissée, sale, usée dans les coins. Elle tenta sans succès de déchiffrer le tampon de la poste mais d’après le timbre, une Marianne de Cheffer à 30 centimes, Odile se dit que la lettre avait dû voyager pendant  à peu près quarante ans.


         Quant au contenu, elle hésitait entre le rire et les larmes. C’était à la fois surprenant, émouvant et terriblement triste. Ainsi, quelqu’un l’avait un jour remarquée, désirée, aimée peut-être et elle n’en n’avait rien su. Et lui, qu’était-il devenu ? Vivait-il toujours dans le village, le croisait-elle en allant acheter son pain, sur le chemin peut-être qu’elle continuait à emprunter chaque matin. Mais non, ce n’était pas possible, c’était une blague ! Pourtant, il y a quarante ans, elle était plutôt jolie, déjà pas très fréquentable mais jolie. Et maintenant ? Elle posa la lettre sur la cheminée et alla vers la glace de l’entrée : depuis combien de temps n’était-elle pas allée chez le coiffeur ? Depuis combien de temps portait-elle ce vieux survêtement informe ? Pourquoi faire un effort quand la vie se résume à si peu. Elle avait fermé tellement de portes avec son sale caractère et ses idées de révolutionnaire ! La révolution, ça va un temps mais ça isole. Mai 68 était passé, même Cohn Bendit avait baissé les bras,  et elle s’était retrouvée seule à radoter avec ses chats ! La plupart de ses amis étaient peu à peu rentrés dans le rang et avaient pris leurs distances. Quant aux autres, ils la prenaient pour une excentrique, une marginale peu sympathique et ne cherchaient même plus à la récupérer dans l’une ou l’autre des associations du village, ils s’étaient tous cassé les dents !


Mais cette lettre l’asticotait ! Elle qui n’avait jamais voulu faire le grand saut en disant que le mariage c’était pour les autres, la voilà tout à coup qui frissonnait comme une feuille morte avant de quitter l’arbre ! Que faire ? Cette lettre l’intriguait plus qu’elle ne l’aurait voulu mais à 65 ans elle n’allait pas jouer les midinettes, c’était d’un ridicule ! Elle allait la jeter au feu mais quelque chose la retint. Elle enfila son vieux bonnet, son blouson fatigué et sortit  pour acheter le pain. C’était un jour de foire, elle allait encore rencontrer quelques camarades de classe à qui il faudrait dire deux ou trois mots ! Ça l’ennuyait un peu mais tant pis, elle n’allait pas rebrousser chemin comme une voleuse ! Elle tomba sur Simone. D’ordinaire, elles se disaient juste bonjour, échangeaient quelques mots sur le temps et c’était tout. Mais aujourd’hui, Odile se sentait un peu différente, presque  enjouée. Elle se surprit à lui demander des nouvelles de sa famille, s’intéressa à sa nouvelle vie de retraitée. Simone avait toujours été une gentille fille et répondit sans se faire prier. Puis elle lui dit que cette année elle passait Noël avec  quelques copines de classe. « Tu as dû recevoir le prospectus toi aussi. Les cars Rossignol organisent un voyage en Provence, il reste quelques places si ça te dit ! »

 

Quand elle monta dans le car Odile eut un moment d’hésitation. Par quel miracle se retrouvait-elle là ? Il y eut bien quelques regards curieux, quelques apartés dont manifestement elle était l'objet mais elle vit Simone qui lui faisait un signe et elle alla s’asseoir près d’elle. Le parcours fut agréable. Elle qui parlait si peu fut surprise de voir combien la conversation lui manquait et elle y prit même du plaisir.

 

Au fond du car Arlette, la coquette  menait grand tapage. Elle n’avait pas changé et racontait comme toujours ses dernières conquêtes. Bien sûr  elle avait su s’adapter et Odile l’entendit qui disait : 

-          Devinez un peu qui j’ai vu sur meetic la semaine dernière ! L’Alfonse ! Il a juste rasé sa moustache mais il est toujours aussi fringant ! Figurez-vous qu’il cherche une jeunesse de 30 ans ou 40 ans, il ne manque pas d’air !

-          Et alors demanda Solange, tu lui as répondu ?

-          Donne-lui donc rendez-vous sous le grand marronnier sur la place de l’église ! dit Cécile.

-          Oh ! oui, ce serait d’un drôle s’exclama Lucette !

-          Demande-lui qu’il t’écrive d’abord une petite bafouille pour voir si son style a évolué, pouffa Andrée !

-          Quel Guignol celui là ! Dire qu’on s’est toutes laissées prendre : Mademoiselle, Chère mademoiselle, Ma chère demoiselle, Ma chère Martine, Ma très chère Martine, Ma Martine chérie ! déclamait Martine la main sur le cœur.

-          Mais de quoi parlent-elles ? demanda Odile  qui sentit tout à coup un brasier s’allumer dans sa poitrine.

-          Tu n’es pas au courant ? Tu te souviens bien d’Alfonse, le fils du boulanger !

-          Vaguement et alors ?

-          Figure-toi que ce joli cœur avait trouvé une combine pour draguer les filles qui lui plaisaient. Il leur écrivait à toutes à peu près la même lettre,  seulement comme il n’était pas très malin, il leur fixait le même lieu de rendez-vous à toutes devant le monument aux morts, à la même heure mais un jour différent. Moi c’était le mardi, Arlette le dimanche, Lucette le lundi, Martine le mercredi, Andrée le vendredi et Cécile le samedi… On n’a jamais pu identifier l’inconnue du jeudi. Une maligne sans doute qui n’est jamais venue !

-          …… C’était moi !

-          …….Toi ? Et tu y es allée ?

-          Non, je n’ai jamais reçu la lettre, enfin je l’ai reçue cette semaine avec 40 ans de retard !

 

Le repas du soir dans une auberge des Baux fut particulièrement joyeux ! Odile se retrouva tout à coup  au centre de toutes les attentions et on décida de créer sur le champ le clan des  7 Alfonsine dont le projet le plus urgent était de jouer un tour à l’Alfonse en se pointant toutes ensemble au rendez-vous fixé par Arlette.

 

Azalaïs


http://marge-ougreve.eklablog.com


6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 07:54

Singing in the rain...

 

Tout avait commencé deux ans plus tôt, deux années qu'il avait fallu voir défiler jour après jour, lentement, très lentement...
Le facteur avait apporté quelques nouvelles les semaines précédentes, permettant de subodorer qu'une issue à cette longue attente allait enfin se dessiner.

La pluie n'avait cessé de tomber en vagues agressives depuis la veille, le sol était détrempé, la boîte à lettres était devenue inaccessible dans cette pataugeoire.

Il enfila une paire de bottes et se décida à sortir malgré les bourrasques, déposa son petit écriteau plastifié « Merci de klaxonner j'ai du courrier à vous confier» bien calé dans la fente de la boîte.

A peine eût-il tourné les talons, que la fourgonnette jaune se présenta en cornant!
Il se précipita ,  protégeant le paquet d'enveloppes à poster sous son imperméable afin que la pluie n'en délave pas l'encre .

Le préposé lui adressa un sourire gêné, prit les plis, et lui annonça qu' il y avait  en échange un recommandé, qu'il fallait signer là, puis là et encore ici.



Depuis, il n'y a plus eu de panneau sur la boîte.....
Depuis il a changé ses habitudes, il s'est reconverti, a retrouvé l'énergie qui lui faisait défaut, c'est un homme nouveau ....libéré du bourreau  qui hantait son bureau.



@

Tricôtinôfrondelibérationdézooprimés


http://tricots-malins.over-blog.com

5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 22:19

Au diable le virtuel

 

 

Karine est mouillée. Quelle poisse cet orage juste en sortant de l'agence ! Elle y est allée pour rien, comme d'habitude. Que des postes de stagiaire pour une indemnité misérable. Espérons que le cocktail à la mairie pour la signature des grands travaux sera bien fourni au buffet, ça sera toujours un repas gratuit.

 

La boîte aux lettres est vide. Tant mieux, pas de courrier, pas de facture. Ah si, cette pub c'est une enveloppe qu'elle a failli jeter. Elle l'examine en prenant l'ascenseur, un petit sourire au coin des lèvres. Cette Tata Odile, toujours aussi originale !

 

Karine jette ses courses sur la table, cherche un couteau pour ouvrir la lettre avec précaution. Ce serait dommage d'abîmer le joli timbre.

 

 

« Bien chère Denise,

 

 

J'imagine ton air intrigué en reconnaissant mon écriture sur l'enveloppe. Le courrier manuscrit entre nous est devenu rare. Au fait, comment la trouves-tu cette enveloppe ? C'est une publicité découpée dans un magazine de luxe qui traînait dans une salle d'attente. J'aime bien ces magazines pour leurs grandes pages colorées avec peu de texte, sur papier légèrement rigide. J'arrache les feuillets pour confectionner mes enveloppes aux amis. Je n'aime pas trop celles de la poste avec leur bête cadre orange, elles me dépriment. J'aurais l'impression d'écrire au percepteur. Et franchement je ne te vois pas du tout en fonctionnaire du Trésor.

La poste, qu'elle se mêle de porter nos lettres et surtout qu'elle continue à émettre ses magnifiques timbres. J'arrive presque toujours à en trouver un aux couleurs en harmonie avec le motif du papier. Comme tu vois, je m'amuse bien. Je n'avais pas fait ça depuis la naissance de mon fils, pour l'envoi des faire-part dessinés de ma main.

 

Ma main, parlons-en. C'est à cause d'elle que je retourne au stylo et au papier. Exit le clavier qui n'obéit plus à mes doigts de plus en plus malhabiles. Tenir un stylo demande moins de mouvements. Enfin, pas au début. J'avais tellement perdu l'habitude que j'ai dû m'exercer sur plusieurs brouillons, avant de retrouver une écriture lisible.

 

Donc, au diable le virtuel. Et puis, courriels et SMS sont faits pour la brièveté. Tout ce qu'on y inscrit, même après avoir été effacé, restera stocké quelque part sous les montagnes Rocheuses, dans des machines programmées par des paranoïaques professionnels, compacté sous forme de mots-clés, dans la plus totale indifférence, même pour les générations post-petroleum. Mon courrier ne mérite sans doute pas une attention particulière. Mais au moins, un morceau de papier peut se garder. Et surprendre lorsqu'on le relit plus tard, dans un autre état d'esprit. On peut même le déchirer ou le brûler, pour faire disparaître définitivement les mots qui nous déplaisent. J'aime que mes correspondants aient cette liberté. Pour être honnête, je suis quand même un peu émue lorsque quelqu'un me montre une lettre conservée depuis longtemps. A ce moment-là, j'ai la vanité d'espérer que les miennes resteront précieuses pour quelqu'un, un jour, quelque part. »

 

 

T'inquiètes pas Tata, si les huissiers ne jettent pas tout à la benne en mon absence (j'en cauchemarde la nuit de ceux-là), je la garderai ta lettre. J'ai trop regretté de ne pas avoir gardé toutes celles de Maman.

Karine s'assoit pour continuer à lire.

 

 

« J'ai beau critiquer le virtuel, si tu m'envoyais un petit message de temps en temps, ça me ferait plaisir d'avoir de tes nouvelles. As-tu trouvé du travail ? J'ai pensé à toi l'autre soir lorsque la police est venue calmer quelques fêtards bruyants. C'est bizarre ces gens jeunes qui ne supportent pas que les autres s'amusent. Je me demande ce qu'ils auraient fait quand on dansait à tous les carrefours au 14 Juillet dans ma jeunesse. On n'a plus le droit de faire la bringue de nos jours. Et chez toi, comment ça se passe ? J'espère que tes voisins grincheux n'appellent pas trop souvent les flics le samedi soir quand tu invites des copains. »

 

 

Ah, elle se souvient de mes acariâtres de voisins. Il devrait y avoir plus de vieux compréhensifs.

C'est vrai que je ne donne jamais de nouvelles, pourtant ce n'est pas faute de penser à elle et elle n'habite pas si loin.

 

 

« Cette semaine, mes mains désobéissantes aidant, je n'ai pas eu le temps de faire grand-chose, hormis les enveloppes en papier glacé. J'avoue que ça m'amuse, et me rappelle lorsque ta mère et moi nous taillions des jupes et des capes à nos poupées dans les feuilles de cahiers, pendant les vacances. Comme si en détruisant toute trace d'école, on conjurait le sort pour que l'heure d'y retourner ne revienne jamais. Quel bel âge que celui où l'on croit les vacances éternelles ! »

 

 

Elle commence à regretter le bon vieux temps Tata, elle vieillit.

 

 

« Cette image de vacances éternelles fait place maintenant à la notion d'impermanence qui devrait rimer avec prévoyance. Ce que j'ai rarement pris au sérieux jusqu'à maintenant, je l'avoue. Il paraît qu'avec la vieillesse, vient aussi la sagesse. Tu vas sûrement rire en m'imaginant sage, ça ne cadre pas je le sais bien. Disons alors que j'ai envie d'être un peu prévoyante pour une fois.

 

J'ai décidé d'arrêter mon travail à la maison d'édition, je suis fatiguée à cause de mes yeux, et maintenant ma main. Ma retraite suffira bien maintenant que j'ai fini de payer la maison. Figure-toi qu'ils sont débordés et n'ont pas le temps de chercher quelqu'un pour me remplacer. Est-ce que ça te plairait de reprendre ce poste ? Si je te recommande, ils t'embaucheront. Ce n'est pas une occupation a temps complet mais je sais que tu aimes la littérature et le télétravail ne te ferait pas peur, vu que le web n'a pas de secret pour toi. Tu devrais y réfléchir rapidement si ça t'intéresse, avant qu'un gommeux pistonné ne se présente.

 

 

Karine n'en croit pas ses yeux. Ce n'est pas cet empoté de « Paul Emploi » qui lui ferait une pareille proposition. Youpi ! Bien sûr que ça m'intéresse, mais elle me surestime. Je ne sais  pas si je serai à la hauteur. Tant pis, on verra bien.

 

 

« Pour les raisons que tu connais, j'ai cru ne jamais venir à bout de mon crédit immobilier et du crédit pour les travaux. Bref, ça y est, c'est bouclé depuis l'année dernière et ma foi, j'ai fini par l'aimer cette maison. Sans toi et ton sens du bricolage, j'y serais dans les courants d'air et l'humidité. Pour cela je te remercie vraiment d'y avoir consacré tes congés il y a trois ans.

Alors j'ai pensé que tu aimerais l'avoir quand je n'en aurai plus besoin. Là, je ne te demande pas ton avis. J'ai consulté le notaire qui a enregistré la donation à ton nom. Tu vois, je deviens prévoyante.

Entre nous, si tu préfères partir aux antipodes, vends-la sans remords après mon décès. Ce qui compte, c'est qu'elle te serve à quelque chose, que ce soit pour y habiter ou pour avoir un peu d'argent. D'ailleurs, si tu veux, je pense que tu pourrais économiser le montant du loyer en venant habiter ici. Il y a largement la place pour nous deux et tu sais qu'il y a une entrée indépendante. »

 

 

Karine s'interrompt les yeux embrumés. Mais c'est pas vrai, elle pense à mourir ou quoi ? Et moi qui ne prends jamais de ses nouvelles. Si ça se trouve elle est malade. En se mouchant, Karine, termine sa lecture.

 

 

« La minette est bien au chaud dans sa corbeille et moi, quand je ne m'applique pas à écrire, je lis un bon bouquin en sirotant un café, en espérant ne pas clapoter avant la dernière page. Je n'aimerais pas mourir avant de savoir qui est l'assassin. Je ne dis pas ça pour t'apitoyer, d'ailleurs, il n'y aurait pas de quoi, c'est dans l'ordre des choses et je sais que le jour baisse pour moi.

 

Viens me voir si tu peux, il y a longtemps que tu ne m'as pas raconté tes sorties en boîte et des trucs de jeunes qui me font rire.

 

Je t'embrasse ma petite Denise. Je sais que tu n'aimes pas ton prénom qui « fait vieux » mais moi je l'aime bien ton prénom, il me rappelle ta mère, et même si tu t'appelais Karine, comme sur ton blog, je t'aimerais quand même. Je t'embrasse ma belle, à bientôt j'espère, ne serait-ce que pour me dire si le job t'intéresse. »

 

 

Denise-Karine pose la lettre sur la table, prend son téléphone et compose le numéro de Tata Odile, en contemplant rêveusement l'enveloppe colorée. Elle oublie Paul Emploi et les huissiers qui deviennent tout petits dans son esprit pour faire place à l'image d'une petite maison de banlieue habitée par une vieille dame et un chat.

 

 

Bab

5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 12:15

 

Changement de cap :

 

La lettre est posée là, devant moi…

Je la saisis fébrile,

Tourne et retourne l’enveloppe dans mes mains.

J’hésite,

Est-ce bien le moment de l’ouvrir ?

Le téléphone sonne.

Je repose l’enveloppe sur la table,

Je réponds, l’esprit ailleurs, à un  « marchand de soupe ».

Je regarde la missive.

Me frotte les yeux,

C’est bien son écriture

Et pourtant ?

Maman m’appelle et m’interroge :

« Y a-t-il du courrier ? »

« Non, enfin oui, juste une lettre... »

« Qui est-ce ? »

« Pas d’importance, c’est pour moi »

Enfin je me décide

J’arrache l’enveloppe

Je déplie la feuille

Je lis

Je relis

Je crie dans la cage d’escalier

« Maman, maman, demain, je pars… »

J’ouvre la porte sur le jardin

Je regarde le ciel

J’hurle

« J’arrive »

La semaine suivante

Je suis dans l’avion 60315 en partance pour

Katmandou

 

3 ans plus tard,

Maman attend toujours ma première missive

 

ABC

 

http://detente-en-poesie.over-blog.com

4 novembre 2013 1 04 /11 /novembre /2013 20:26
 
Souvenirs d'un samedi de novembre

La rentrée est assez loin déjà...
plus d'un mois...
un mois si chargé pour moi...
 
le facteur vient de passer
il a laissé du courrier
une simple lettre
cette lettre, je la tiens au bout des doigts et... je n'ose pas l'ouvrir !

je sais d'où elle vient et  je connais son message
une réponse à une simple question
mais cette réponse...
est-ce oui ?
est-ce non ?
 
je fais ce métier depuis si longtemps !
tant d'années à répéter inlassablement les mêmes mots à un public plus ou moins attentif...
mais je m'en suis lassé
maintenant, ça suffit
je ne veux plus Enseigner !
 
Je veux surtout prendre plus de responsabilités

Plus ou moins poussé par mes supérieurs hiérarchiques, j'ai décidé de faire autre chose...
et je viens de passer mon dernier concours
 
Ce n'est pas ma première  tentative pour prendre une voie différente
mais toujours aussi velléitaire, je ne suis jamais allé bien loin dans mes démarches
En attendant une opportunité, tout en travaillant, j'ai accumulé les "peaux d'âne"...
ces diplômes dont le support concret sur papier est ridicule !
quand je pense à mon tout premier, le majesteux, l'immense document  du Certificat d'Etudes Primaires enluminé, calligraphié... magnifique et si important à l'époque
 
bon...
penser à ça ne me fait pas prendre la décision d'ouvrir la lettre...
tant de choses en dépendent...
courage !
 
ce n'est pas un document officiel
il vient de mon syndicat mais la réponse qu'il apporte est sûre à 100%
les organisations syndicales agissent avec la bénédiction du ministère...
le "papier" officiel ne viendra que beaucoup plus tard
alors que les admis seront déjà en stage de formation à leurs nouvelles fonctions
fébrile, j'ouvre enfin la lettre
et...

c'est OUI

admis
et ma foi, à un rang fort honorable
un petit vertige

la vie semble basculer
je serai Chef !
3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 09:42

Je suis de nouveau en retard pour publier ce nouveau jeu d'écriture... et j'en suis tout à fait désolée. C'était indépendant de ma volonté.

 

Je prendrai le temps de lire les participations du mois dernier à tête reposée. Je remercie ici mes deux complices qui prennent le relai pour les publications des textes reçus. J'avoue que je n'aurais pas pu le faire ce moi-ci.

 

Nous voilà donc en novembre et j'aurais pu vous demander de broder autour de la chanson d'Anne Vanderlove, "Ballade en novembre"... Elle commence à dater un peu et n'évoquera sans doute rien aux oreilles des plus jeunes d'entre nous, mais nous avons tous un peu de nostalgie lorsque l'automne revêt son grand manteau de brume et que nous devons affronter les premiers frimas.

 

Novembre... Installons-le dans un autre contexte. Un mois d'attente de ce qui sera un avenir différent.

 

Imaginez... vous venez de recevoir une lettre. Elle va changer toute votre vie. Racontez.

 

(Retrouvailles proches, changement d'activité, héritage inattendu... rappelez-vous que tout est possible.)

 

Mais n'oubliez pas de respecter les consignes pour faciliter la publication de vos textes. Merci.

 

...

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