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29 septembre 2012 6 29 /09 /septembre /2012 22:58

Trompe l’œil

 

Il ne se lassait pas des couleurs du ciel. Tous les jours ce spectacle. Tous les jours différent. Chaque minute de chaque jour. Et gratuit, en plus…

Il faut dire qu’il n’y avait pas si longtemps, il ne savait plus rien de la couleur du ciel. Il l’avait oubliée. Elle appartenait à un autre temps, à un autre monde, - un temps où il circulait encore normalement, sans ce poids sur le dos, sans ce nœud au fond de la poitrine, en un lieu où le danger ne se tenait pas en embuscade à chaque coin de rue et où chaque passant ne recelait pas une menace…

A l’extérieur, le ciel n’avait plus de couleur. La fumée et la poussière bouchaient l’horizon, supprimaient le décor. De jour comme de nuit, leur ombre opaque et suffocante occupait la ville, ensevelissant tout sous son plomb flou.

Même à l’intérieur de sa cachette, les rares rais de lumière qui filtraient entre les volets clos, cloués depuis la rue, avaient la clarté grisâtre de ces jours sans fin, de ces heures toutes pareilles, ni diurnes, ni nocturnes, de ces jours de traque, de faim, de froid, de terreur…

Secouant ses épaules, il franchit l’arche de pierre et se résolut à quitter l’ombre protectrice du vieux mur. Décidément, il ne s’y faisait pas… A pouvoir sortir sans danger de chez lui. A pouvoir marcher au grand air, sous ce ciel bleu, si bleu. Un ciel dont ne pouvait plus tomber aucune bombe. Sur des trottoirs encore entiers,  que ne joncheraient jamais des cadavres fauchés par la faim, la maladie ou les tirs. Ici, même les chats morts, ils les ramassaient. Ils n’avaient pas besoin de les manger…  ni leurs rats, non plus. Etait-il croyable qu’à quelques heures d’avion seulement, le cauchemar continue ?

Contrairement  à ceux nés ici, il lui était impossible de ressentir comme une actualité irréelle les images de mort et de désolation, les échardes de honte crachées par la télé entre deux salves de cruauté ordinaire, tout aussi anodines que le génocide des siens. Ces scènes existaient dans sa chair avec une telle intensité qu’à les voir bruyamment laper leur potage, l’œil tourné avec indifférence vers leur écran, il lui prenait des envies de meurtre.

Il y avait aussi les cicatrices en travers de son dos. Là où les balles avaient failli toucher la moelle épinière. Il y avait son boitillement,  cette démarche hésitante qu’il traînerait jusqu’à la fin de ses jours. Il y avait surtout sa famille, ses amis restés là-bas… ceux qui étaient déjà morts, ceux dont il était sans nouvelles, ceux qu’il avait parfois (souvent !) le remords de trahir en  jouissant de cette paix et de ce confort immérités. Enfin, ce confort… tout était relatif … Mais un squatt et quelques petits boulots au noir, même pénibles, même mal payés, c’était déjà mieux… que… là-bas…

Il serra au fond de sa poche, pour se redonner du courage, les faux papiers qu’il venait enfin d’obtenir au nom de Michel Drot. Sa peau à peine hâlée, ses yeux clairs rendraient la mystification plausible. Il attirerait moins l’attention que ses compagnons de galère à qui  leur peau sombre, leurs yeux bridés valaient des contrôles à répétition. Ces précieux feuillets lui avaient coûté la quasi-totalité de ses maigres économies. Grâce à eux, il espérait trouver du travail, un logement, une identité, même fausse, qui lui permettraient de faire venir ici… peut-être… ceux qu’il aimait… peut-être… s’il  parvenait à retrouver leur trace…

Une fois de plus, en passant devant le trompe l’oeil paisible de la façade qui lui assénait son bonheur bourgeois, artificiel et  désuet, il se dit que ce pays d’’ »accueil » où il était venu jouer sa fortune était lui aussi un trompe l’œil, une façade peinte sur un mur épais et obtus. Une maison dont les portes restaient verrouillées, dont les vitrines affichaient une fausse transparence et dont les escaliers  avenants ne menaient nulle part, parce qu’on ne pouvait les emprunter qu’à condition de faire partie de l’illusion générale.

Laissant l’image derrière lui, il bifurqua dans la rue baignée de soleil.

Trompe l’œil ou pas, il finirait bien par trouver sa place. Son vrai prénom, celui qu’avaient choisi ses parents, c’était Slobodan. Dans sa langue, ça voulait dire : « libre ».

 

 

Ptitsa*

http://graines-d-esperance.over-blog.com

 

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Published by azacamopol - dans 2012
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commentaires

polly 01/10/2012 19:29

Terrible cette France qui agit ainsi. J'ai écouté l'autre jour une émission sur FI "là-bas si j'y suis", où les journalistes enquêtent sur un pogrom à Opera en Italie près de Milan... Ici on agit
autrement, on les arrête et les camps de rétention se remplissent.
Ton texte évoque si bien cette misère là, elle est tellement vraie, ainsi que la détresse.
Beau texte Ptitsa, sobre et fort.

Azalaïs 01/10/2012 10:03

Quel texte magnifique! Ils me font bien rire tous avec leur société de consommation, leurs chiffres, leur miroir aux alouette, leurs vies en "trompe l'oeil". Ils ne font pas la queue parce qu'ils
ont faim ou froid ou peur, ils font la queue pour acheter un truc qu'ils ont déjà alors que sur le trottoir d'en face, des sans abris dorment sous des cartons! Se pourrait-ils que nous vivions dans
des univers parallèles sans compassion aucune, sans voir ce qui nous entoure?
Merci pour ce très très beau texte qui finit malgré tout sur une note d'espoir.
je n'ai pas pu lire le Texte don tu me parles dans ton com, le lien ne marche pas

ABC 01/10/2012 09:55

Choc des cultures et difficulté d'adaptation de part et d'autre, un texte très poignant !

Babeth 30/09/2012 16:21

whoua... Ton texte Ptitsa... Que dire... Il est criant de vérité, d'émotion, de vécu... A croire que tu viens de là-bas... Bravo et merci pour ce partage.

Quichottine 30/09/2012 13:42

J'ai eu connaissance de ton texte juste au moment de publier le mien...

Navrée de l'avoir publié "en retard".

J'aime le personnage que tu as choisi. Je crois qu'il trouvera par trouver sa place, même dans ce miroir trop joli de ce trompe l'oeil.

... tout en gardant un regard perspicace sur la réalité.
Merci pour ta participation Ptitsa.

Martine Eglantine 30/09/2012 12:49

Et oui la France un miroir aux alouettes pour beaucoup mais si ce pays a été longtemps une terre d'accueil pour tous ces régugiés politiques ou tous ceux qui voulaient sortir de la misère, ce n'est
plus le cas et beaucoup sont déçus. C'est vraiment triste de voir que la France n'est plus cela. Merci pour ce texte

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