Passé présent de Bruyère
Passé présent
Entre les deux photos, trois années se sont écoulées.
Sur la première, nous sommes assis autour de la table dans la cuisine aveugle du Parrain - mon grand-oncle - et de sa soeur. La soupe est servie dans les six assiettes, un plat de charcuterie patiente près de la bouteille de vin, un journal bien replié est posé au bord de la table, près du mur. Sur le mur terne et jauni, le calendrier des postes comme unique tableau. Au fond de la pièce, un buffet sombre à crédence où reposent les boîtes à sucre, café et gâteaux. Au bord de la photo en bas, à gauche, l'extrémité de la barre du fourneau.
A l'arrière-plan, le Parrain et ma tante ,qui ont fait office de grands-parents, paisibles, figés dans une attitude non apprêtée: ils sont là tels qu'ils subsistent dans mes souvenirs. Devant la table, maman, qui semble si jeune, mon frère d'une douzaine d'années assis entre elle et moi, souriant lui aussi, les cheveux coupés en brosse et vêtu d'un pull tricoté main que je porterai quelques années plus tard. Et puis moi, montrant en un sourire qu'il me manque une dent ! Mes yeux rouges - ah le flash ! - sont assortis à la bague de pacotille que je place bien en évidence sur mes bras croisés. Comme souvent, je penche la tête sur le côté droit. Je porte un pantalon sombre en laine avec un gilet bleu zippé. Nous sommes en hiver et mon père, qui prend la photo, doit me surnommer « le kid » lorsque je le croise avec les deux poings enfoncés dans les poches. Et cela me ravit. Maman a les mains posées sur les épaules de mon frère qui me transmet l'amour maternel en posant sa main près de moi. Je dois avoir sept ans et je suis heureuse.
Nous sommes six dans cette pièce; nous ne restons plus que trois.
Trois ans plus tard, la mort a gommé ma tante si effacée.
Nous sommes debout dans le jardin public de Villeboeuf. La cérémonie de ma communion solennelle vient de s'achever. Mon frère a beaucoup grandi: il dépasse tout le monde d'une tête , porte une cravate et son visage est fermé. Le Parrain est debout appuyé sur sa béquille et sa canne dans un costume trois pièces impeccable zébré d'un crêpe noir, deux grand tantes l'entourent, vêtues de noir des pieds à la tête et bien chapeautées. Nous sommes au mois de juin et elles portent un manteau...
Maman, près de moi, est la seule en couleur dans son tailleur fleuri, tenant à bout de bras le sac que nous aimions. Je suis en aube blanche, comme il se doit, un voile transparent recouvrant mes cheveux permanentés pour la première fois, et tenant un missel offert par l'une des tantes peut -être.
Maman semble contrariée ou lointaine.
Derrière nous, les plate bandes et le bord du bassin, des buissons et des arbres. Le restaurant est tout proche, le repas de communion y sera servi dans quelques instants - le Parrain ne pouvant grimper les trois étages de l'immeuble où j'habite- . Je serai la reine de la fête et serai servie en premier par un serveur attentionné. Les cadeaux s'offriront: je me souviens de celui du Parrain, un joli stylo encre moiré rouge que je possède encore....
Et pourtant flotte imperceptiblement un petit air de mélancolie. La mort s'est insérée creusant une faille qui ne pourra que s'élargir. Mais dans ce jeu de miroirs et d'échos que sont ces photos, dans ces restes calcinés de vies simples qui ont côtoyé la mienne, et malgré les ellipses et les lacunes, je cherche ce qu'ils ont légué, la part obscure d'eux- mêmes qui bat encore au creux de moi.
Une manière de prolonger.
Bruyère