A quoi bon de Kiwa
A quoi bon...
J'ouvre les yeux. Une lumière éblouissante pénètre dans la pièce. Je discerne à peine les éléments qui m'entourent. Où suis-je ? Quelle est cette lumière ? Que se passe-t-il ? Et puis je me souviens. Ma maison. Mes souvenirs. Ma vie. Comment en est-on arrivé là ?
Je m'habille. Je décide de prendre mon petit déjeuner puis je me ravise. En regardant par la fenêtre et je comprends qu'il est temps.
C'est pour bientôt.
Alors à quoi bon...
Je prend la photo. La photo où on peut voir nos visages heureux, la photo au temps de l'insouciance, des rêves et des espoirs. Je la cache dans ma poche puis je ramasse quelques pinceaux, des tubes de couleurs et une toile vierge que je met en vrac dans un vieux sac et je sors dehors.
Je ne me retourne même pas.
A quoi bon...
Je marche tout droit sous cette lumière brûlante, chaque pas me rappelle tout ce que j'ai toujours voulu ignorer, tout ce que je laisse derrière moi. Je retire mes chaussures pour sentir l'herbe sous mes pieds. Je ne sens rien.
Je décide d'arrêter de penser.
A quoi bon...
J'arrive au bord du précipice. La vue est hallucinante, irréelle. La terre se décompose en d'innombrables couleurs qui vont se mélanger au ciel d'un bleu intense. Ces parcelles de terre sur lesquelles ont vécut des milliards d'être humains s'envolent et disparaissent dans l'espace. Si ce n'était pas aussi bouleversant, cela en serait magique.
J'aurai aimé partager ce moment avec toi.
Mais à quoi bon...
Je sors mes affaires et je commence à peindre. Mon pinceau file tout seul, imprégné des couleurs du paysage pour se fondre sur la toile. Je représente le seul arbre qui résiste encore à cette lente destruction et je t'imagine dessus, contemplant ce spectacle et répétant qu'on ne peut rien y faire, que c'est notre destin. Pourtant je sais que je suis coupable.
Tu vas me dire... à quoi bon ?
Maintenant l'air commence à manquer, la lumière s'intensifie, les couleurs virent toutes au blanc. C'est la fin. Tout s'efface. Bientôt il ne restera plus aucune traces de nous.
Je ne signe pas la toile.
A quoi bon...
Je me contente d'écrire derrière « Désolé » puis je lance loin devant la peinture de toutes les dernières forces qu'il me reste. Comme un cri de détresse, comme si je voulais libérer toute la colère accumulée en moi. Je regarde la toile glisser vers le lointain. Elle s'éloigne lentement, évitant les pierres qui étaient là depuis des milliers d'années, les fleurs qui ne pousseraient plus jamais, les objets imprégnés de siècles d'histoires. Elle se dirige vers les étoiles, emportant le dernier message de l'Humanité.
Je me laisse tomber en arrière et je ferme les yeux pour la dernière fois.
A quoi bon avoir vécut pour que tout finisse comme cela...
Non ! Pas à quoi bon !
Des larmes coulent le long de ma joue.
Si seulement...
Kiwa