Attente de Bruyère
Attente
Autour de moi des rues où m'entraînent mes promenades, des maisons occupées par des inconnus dont j'envie malgré moi, la quiétude dont ils semblent jouir. N'étant plus que cet errant des villes, cet écorché des sentiments qui, brûlé par tant d'obscures blessures, macule de ses doigts les rêves emplis d'étoiles qu'il ne peut s'empêcher de contempler. Je ne suis plus rien. Excepté ce silence ou ce cri piétiné qui laboure ma poitrine, et qui agite de soubresauts le bout de mes doigts.
Longtemps je fus cet homme responsable, accomplissant les gestes raisonnables d'une vie sensée au regard des autres jusqu'au jour où la bille de la roulette de la vie, après avoir sauté et rebondi s'est immobilisée sur la case « on change de vie ». Et j'ai tout abandonné.
Comme chaque soir depuis quelques semaines, je pose ma carcasse sur un banc en bois à l'écoute ou plus exactement au regard de ces êtres que je ne connais pas mais dont j'imagine les méandres de vie simplement dans le profilement des ombres qu'ils me laissent deviner. J'oscille entre trois ou quatre quartiers afin de ne pas inquiéter des résidents soucieux de leur sécurité et qui pourraient se sentir menacés par la présence insistante d'un homme mûr , peu reluisant, distillant autour de lui un parfum de tabac dont on bourre les pipes et qui, de temps à autre, sort un calepin de cuir noir où il griffonne quelque chose, l'air de rien.
Lorsque la soirée n'est pas trop froide, je reste assis là, l'œil un peu hagard, me lançant des échéances de « fin de planque » : dès qu'une pièce s'éteint ; dès qu'une voiture se gare, dès qu'un rideau se tire ou qu'un volet se ferme. Je varie mes exigences selon la topographie ou...ma lassitude. On me demanderait sérieusement ce que je tente de faire par ces veilles d'observations, je répondrais avec emphase que j'étudie mes semblables, que je prépare une étude sociologique de haut niveau sur le comportement humain nocturne domestique ! Mais en réalité, je ne sais nullement pourquoi je fais cela. De même que parfois je m'empare d'un sac de voyage que je remplis grossièrement, rejoins la gare, m'affaire dans la salle d'attente, consulte les panneaux indicateurs, vérifie l'heure sur l'horloge à couperet, déambule jusqu'au hall de presse, achète un ou deux magazines pour le voyage, descend sur le quai par les escalators et ...remonte quelques minutes plus tard à l'arrivée d'un train, me mêlant à la foule des voyageurs qui s'éparpillent sur l'esplanade devant la gare.
Cela ne s'explique pas.
C'est ainsi.
D'autres jours, je m'assois tranquillement dans la salle d'attente de la gare, comme si j'attendais l'arrivée d'un voyageur d'un train de province. J'étudie alors mes congénères assis là avec moi, dans cette attente qui n'est pour moi que celle d'un peu de vie. Parfois même, à l'aide d'un discret dictaphone, j'enregistre des conversations à l'insu de mes voisins. On ne me prête guère attention car mon regard lointain, posé sur les panneaux indicateurs de la gare qui claquent net à l'arrivée des trains, semble me rendre inoffensif. D'ailleurs il est vraisemblable que je suis devenu presque invisible car à force de vivre par la vie des autres, j'ai l'impression que peu à peu je m'estompe.
Au petit matin, j'écris.
Je me glisse dans mon calepin de cuir noir comme on s'insère dans une phrase entre deux virgules, une de ces longues phrases que n'arrête aucun point
Bruyère
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