La Croix du Sud d'Azalaïs
La photo est en noir et blanc, un peu jaunie, beaucoup salie !
C'est une photo étrange. Nous avons dû poser longtemps je pense, en plein soleil et la fatigue se lit dans nos regards, la façon de nous tenir, le sourire figé ! J'ai retrouvé une autre photo sur laquelle on voit très bien le mètre que mon père utilisait pour calculer la distance à laquelle il devait s'installer, celle indiquée sans doute dans le manuel d'instructions de l'apprenti photographe !
Ma mère est penchée au-dessus de mon petit frère pour lui maintenir la tête dans l'axe ou pour l'empêcher de trop bouger peut-être. Je ne me souviens plus pourquoi cette photo a été prise, sans doute pour avoir un souvenir du costume que ma mère venait de lui confectionner. Il porte un habit de légionnaire avec une saharienne blanche à manches courtes et un sarouel noir sur les côtés duquel était brodée la Croix du Sud. Hélas, notre chien Blacky s'est installé devant et on ne peut pas l'admirer. Le chien lui aussi a l'air triste.
Moi je me tiens à l'écart de ce petit groupe là, presque en dehors de la photo. Je porte le drôle de petit bonnet en coton blanc que ma mère m'avait confectionné pour ma confirmation ce qui me donne à peu près mon âge : 7 ans et demi. Il paraît que j'ai été confirmée par l'évêque volant du Sahara. On l'appelait ainsi parce qu'il se déplaçait en hélicoptère mais je ne garde aucun souvenir de cette cérémonie qui aurait pourtant dû me marquer. J'ai gardé par contre une image très nette du tissu de la robe que je porte. Elle était piquetée de petites feuilles et dans le bas se déroulait sur fond bleu la chanson « Meunier tu dors ». Je revois très nettement le meunier endormi, l'âne, le moulin avec ses ailes, les notes et les paroles de la chanson ! Ma mère allait acheter ses tissus à Colomb-Béchar. C'était toujours pour elle une grande aventure.
Mes cheveux sont coupés courts et frisés artificiellement. Ma mère a toujours rêvé d'avoir une petite fille aux cheveux frisés ! Il fallait donc que je me plie aux séances de fer à friser, aux permanentes et aussi aux recettes de bonnes femmes pour avoir de beaux cheveux : vinaigre, œuf battu dans du rhum, eau oxygénée et camomille pour avoir de beaux reflets !
Je baisse la tête et je grimace à cause du soleil et ma tête, tout comme celle de ma mère est en partie à l'ombre. Je pense que mon père devait se tenir accroupi à hauteur de mon frère si bien que nous nous tenons mal toutes les deux.
Nous sommes devant notre maison d'Aïn Sefra, dans le Sud algérien. Nous habitions au beau milieu d'un camp militaire avec la caserne de la légion que l'on aperçoit au fond de la photo et la prison militaire en face. Notre journée n'était pas rythmée par le son des cloches mais par les sonneries du clairon. Nous chantions les différents airs en pouffant chaque fois que nous disions un gros mot : « C'est pas d'la soupe, c'est du rata, c'est pas d'la merde mais ça viendra... » ou bien « Un général c'est une légume, ça mange, ça pète, ça chie, ça fume, ça n'sait même pas écrire son nom, c'est bête comme un cochon ! L'appel des cons, l'appel des cons ... » etc... etc... C'étaient les prisonniers qui avaient le droit de sortir pour accomplir quelques tâches dans le camp qui se faisaient un plaisir de nous les apprendre en cachette.
J'ai beaucoup de mal à imaginer que j'aie pu être cette petite fille là ! Il me semble parfois que je parle de quelqu'un d'autre !
Azalaïs