Passe-moi le litron de L'œil qui court
Passe-moi le litron
-Eh l’Hector, passe-moi l’litron !
Ils sont cinq installés, débraillés, forts en gueule, sur le banc de la Grand’Place.
Il reste une heure avant la fermeture des magasins. La foule se raréfie. L’un ou l’autre père de famille s’énerve à effectuer la course indispensable que sa femme qui a tout prévu a oublié malgré deux nuits d’insomnie à repasser en revue la liste des invités, leur placement à table, les vins – Charles, tu aurais tout de même pu t’occuper des vins en ce 24 décembre - Je travaille, je peux pas tout faire – Et moi qu’est-ce que je fais ?- les cachettes des cadeaux, la couleur des serviettes, l’ordre de confection des plats que l’on ne peut faire qu’à la dernière minute…
Les jeunes et vieux imprévoyants courent après le cadeau improbable qui va faire plaisir à tous les coups. Et puis il y a ceux qui reviennent d’une semaine de déplacement à l’étranger et qui n’ont pas trouvé la demi-heure nécessaire à l’achat du cadeau de leur femme.
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Ils sont cinq installés sur un banc. Et l’un d’eux s’exclame :
« Cette année, on va pas encore se retrouver juste avec not’litron. Tout le monde fait des cadeaux ce soir. Nous aussi, on va faire un cadeau.
-… ?
- On va faire une bonne action. Quand j’étais scout, le curé y disait une B.A.
- Hé t’accouche !
- Les riches, y’z’achètent toujours trop pour la bouffe de Noël. Et après, y sont comme des cons avec tout’cette bouffe qui sav’pas quoi en faire. Pasque le curé y disait à eux aussi, le gâchis c’est un péché. Y’z’ont oublié le curé. Mais ce qu’il a dit, y’z’ont pas oublié.
- Et alors, on s’en tape du curé et des riches.
- Ouais ! Qu’est-ce que t’as à ramener c’t’engeance !
- Tu veux nous fout’le bourdon ou quoi ?
- C’que vous êtes bêtes !
On va faire la tournée des grands ducs. On va y aller à partir de 11heures. Dans tout’les bicoques de riches de la ville. On va rafler les restes. Eux y s’r’ont trop contents de s’donner bonne conscience et nous mes pots, on va se faire un gueuleton que personne dans la ville aura eu l’équivalent.
-Hum ! Pas con ça. J’l’ai toujours dit qu’il en a là-dedans l’Alphonse.
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Cinq heures plus tard.
- Qui c’est qui sonne ?
- Allez l’Alphonse, t’as eu l’idée. Maintenant tu vas au bout.
- Vous vous êtes vu les mecs. C’est à çui qui pissera dans son froc.
- Ben moi, y’a rien à faire, je ne suis pas chez moi ici. Les quartiers d’riche, ça pue l’oseille et le poulet.
- Bon les mecs, c’est pas comme ça qu’on va l’avoir not’chablis et not’homard à la mode Canterbury.
- Mazette le homard à la mode cantébûri ! Où t’a appris des grossièretés pareil toi ?
-T’occupe ! Je sonne. Sortez le nœud pap !
Et ils commencèrent leur tournée. L’accueil fut divers mais majoritairement bon. Les riches tout contents de rendre une B.A. pour une B.A. Certains mettaient à disposition la cuisine d’été, d’autres installaient à la hâte une table au garage.
Notre groupe de plus en plus joyeux n’avait plus aucune hésitation à sonner au fil du temps.
Et réveillonna jusqu’à 4heures de matin. L’un d’eux se chargea de dresser le Gault et Millau de l’accueil et de la qualité culinaire pour l’année prochaine.
Ils conclurent un pacte : plus jamais ils ne dormiraient la nuit de Noël roulés en boule autour d’un litron vide. Ce fut leur plus belle nuit d’insomnie.
L'œil qui court