Lettres du bout du monde de Quichottine
Lettres du bout du monde
"Je vous écris du bout du monde…"
Toutes les lettres commençaient ainsi, toutes celles que j’avais trouvées dans une boîte abandonnée, près de la grève, sur mon île, loin, loin, très loin des bruits de la cité.
Je ne sais pas ce que vous auriez fait, vous, vous qui êtes si souvent – trop souvent – "raisonnable".
Moi, moi qui suis bien souvent – trop souvent – impulsive, irréfléchie, je les ai ouvertes, l’une après l’autre… toutes.
Vous allez sans doute penser que je n’aurais pas dû.
C’est vrai. Il aurait mieux valu que je m’éloigne des mots déposés là, par quelques uns, que je prenne, à mon tour, la plume pour vous écrire aussi, comme ces inconnus l’avaient fait, sans savoir que leurs lettres tomberaient entre mes mains.
Quand on écrit du bout du monde, pensez-vous que ce soit important, encore, de savoir qui lira, qui saura de quels mots – de quels maux – on voulait se défaire ?
J’ai lu, et j’ai noté, dans mon petit carnet, tous ceux qui m’appelaient.
J’ai volé les mots qui descendaient en cascade, farandole légère dansant la carmagnole…
J’ai volé la plume qui griffait la page, plume gourmande et tendre, si tendre…
J’ai volé l’hésitation d’un moment de solitude, de fatigue…
J’ai volé les chaînes de la nuit éparpillées sur une plage, sur une île rose et bleue…
J’ai volé ces jours sans importance qui finissent par tant compter au moment des bilans…
J’ai volé les mots du désespoir lucide, ceux que l’on crie encore quand les autres s’en vont…
J’ai volé les mots effrangés que délayaient les vents dans le reflux des eaux…
J’ai volé un matin transparent empli de trop de « trop »…
J’ai volé les mots de l’espérance tendre, les mots papillons blancs d’un silence ronronnant…
J’ai volé les mots des voyages sans fin, des plaisirs simples, d’un pays où l’on vous aime avant que vous ayez à faire semblant…
J’ai volé les mots d’un autre bout du monde, celui qui nous attend, entre ciel et terre…
J’ai volé les mots de l’angoisse et de la confiance, de la main qui se tend et que l’on prend…
J’ai volé les mots des questions sans réponses, et d’une mort naissance…
J’ai volé les mots dits dans un souffle de vie, si proches et si lointains…
J’ai volé les mots de l’absence…
J’ai volé ceux qui hurlaient de silence…
Et j'ai remis, enfin, ces lettres dans la boîte, ces lettres magnifiques, lettres du bout du monde, ne sachant pas si ceux qui les avaient écrites s'insurgeraient devant ces mots volés qui emplissaient la mienne aujourd’hui.
Saurez-vous, mon amour, mon tendre compagnon, le pourquoi, le comment, de ces mots sur ma page ?
Saurez-vous bien les lire, les écouter, les entendre, les mots que j’ai choisis pour vous, depuis mon île ?
Saurez-vous me comprendre alors qu'au loin, là-bas, si loin... si loin de vous, moi aussi…
Je vous écris du bout du monde….
Cergy, le 14.11.2010
Quichottine
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