L'emmerdailleuse de Polly
L’emmerdailleuse.
- Dixième.
Jean-Louis et Katia, nos acteurs, descendent tranquillement le chemin, dans un semblant de discussion animée et s’arrêtent à un moment parce que Jean-Louis ne peut parler et marcher en même temps :
- Je l’ai accompagné jusqu’au début…
Katia éclate de rire, on attendait « jusqu’à la fin » et toute l’équipe aussi, sauf Bruno peut-être qui s’impatiente.
Derrière nous on entend un panier à roulettes qui descend de la petite route, je me retourne et distingue une fine silhouette toute noire, chapeau compris qui avance vers nous.
- Onzième, cette fois Jean-Louis tu fais attention, dit Bruno.
La silhouette décidée nous rejoint et avant que le moteur de la caméra ne se mette en marche nous interpelle avec une pointe d’agressivité mêlée de désapprobation.
- Vous faites quoi là ?
- Ben on tourne, dis-je
- Vous savez le droit à l’image ?
- Ben oui on sait !
- Parce qu’il y a des lois.
- Ben oui, on sait.
- Mais vous tournez quoi ?
Bruno patient explique pendant qu’on piétine entre micro, caméra et répliques que Jean-Louis répète pour ne pas perdre le fil.
Elle insiste.
- Mais pourquoi une fiction vous feriez mieux de faire un documentaire sur toutes ces antennes qui enlaidissent le paysage là-haut.
- Ah ? On n’avait pas vu ! Répliqué-je
Enfin elle nous laisse après maints commentaires sur ces antennes affreuses.
- Il faudra bien qu’un jour la mairie s’en occupe, en plus tout près de ma maison!
Le tournage reprend cinq minutes jusqu’à ce qu’elle revienne.
- Vous pouvez me donner le numéro de votre association.
- Vous avez Internet, lui demandé-je.
- Non.
Bruno toujours courtois pendant que Jérôme est presque énervé, et ça c’est un exploit, lui donnerait presque son numéro personnel si je n’intervenais. On cherche un stylo, un morceau de papier, on finit par trouver un mouchoir, mais non c’est pas commode, finalement une vieille note fera l’affaire : on est sauvé !
- J’étais journaliste au Progrès de Lyon, je connais bien toutes les lois sur l’image.
- Ah ! Vous connaissiez aussi sans doute Jean-Marc D, alors, demandé-je histoire de la tester.
- Oh ! bien sûr, il est devenu enseignant, il a réussi le concours ! Quel courage ! Il paraît qu’il est en Bretagne actuellement. Bon, je vous laisse travailler.
Satisfaite, elle nous quitte enfin.
La séance de prise de vues recommence tant bien que mal.
Mais le panier à roulettes remonte.
-Vous êtes assis sur l’escalier que mon grand-père a fait, il a toute une histoire, vous savez. Jean-Louis commence à s’agiter et regarde sa montre, il doit partir à 17 heures au plus tard, j’interviens pour qu’on reprenne rapidement.
- Bon, on tourne, sinon on est encore là à la nuit !
- Nous sommes pressés, dit Jean-Louis s’excusant presque.
Le moteur tourne enfin, pas longtemps, elle descend l’escalier, toujours avec son panier à roulettes.
- Vous savez cette maison a une histoire, mon grand-père a tout fait, aujourd’hui elle est louée parce que trop grande pour moi, il serait intéressant de la raconter.
- Bien sûr, Madame, dit Bruno, faites nous un récit et envoyez-le à l’association, on verra ce qu’on peut en faire.
Elle descend enfin la petite rue, son panier à roulettes derrière elle.
Et comme on veut filmer Jean-Louis descendre la même rue, on attend que la petite silhouette noire disparaisse au loin.
- Il vaut mieux ne pas la prendre dans le champ, dit Jérôme, elle nous ferait un procès pour le droit à l’image.
Polly