Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 21:53

 

Les larmes du tigre

 

 

La photo était là, sur la table, dans un cadre rustique en bouleau argenté. L'émotion de la randonnée me revint en mémoire. Alors que nous traversions les bois, un frôlement, une ombre, nous avait immobilisés, pétrifiés, le souffle court, le corps réduit à un centimètre-carré de palpitation affolée, oppressée, au creux de la poitrine. Il sortait des taillis un feulement rauque proche du gémissement. Je ne sais pourquoi je pensai aux feulements des chats énamourés qui ressemblent à des cris de bébé. Contre toute attente, la bête avait fini par s'éloigner. Et nous avions couru – toute idée de promenade envolée – vers l'abri rassurant du gîte de forêt.

 

Autour du cliché qui trônait sur la table, nous parlions fort, tous en même temps, pour conjurer la peur indicible de l'après-midi qui remontait au plexus à la seule vue du tigre blanc, pris sur le vif, dans sa position ramassée, prêt à bondir. Il me donnait des sueurs froides. Je le retournai face contre table pour éviter son regard, comme s'il allait sortir du cadre. Quelqu'un eut le coeur de rire de notre peur devant ce tigre de papier, et sortit la vodka.

 

Le chasseur arriva vers minuit. Habitué du lieu, il retira ses bottes sur le balcon de la cabane et entra silencieusement sur ses chaussons de feutre. J'étais le dernier éveillé, rêvassant auprès du feu. Il me salua d'un signe, se servit le reste de soupe puis saisit la bouteille de vodka, la levant un peu vers moi pour une invitation. Nous buvions en silence, nous regardant à la dérobée de temps en temps. Au troisième verre, tourné vers le feu, je tentais quelques accords sur la balalaïka. Lui, toujours attablé, riait doucement en hochant la tête. « Je te salue Mehul le valeureux », disait-il à l'image. La vodka lui avait tourné la tête ! Je lui fis face et son sourire s'élargit.

-         Vous l'avez rencontré aujourd'hui, hein ?

-         Oui. Enfin, je ne sais pas, nous ne l'avons pas vraiment vu, aperçu seulement. Mais cela m'a suffi comme émotion.

Les plis autour de ses yeux rendaient son regard énigmatique.

-          Il n'aurait pas attaqué. Seulement si on l'approche de trop près et qu'on force la rencontre...

-         Nous étions assez près.

-         Vous ne comprenez pas. C'est un être sauvage. Il chasse le gibier et évite les humains. Mais si on lui parle ou si on essaie de le toucher, il tue. Il est trop triste, c'est pour ça, continua-t-il l'air pensif.

 

Il valait mieux écourter cet entretien arrosé qui tournait au délire. J'amorçai un mouvement pour m'arracher à la chaleur des coussins brodés de rouge, quand un grognement sourd me cloua à la banquette. De grosses gouttes de sueur sourdaient de mon front et de mes aisselles. J'étais en plomb.

Le chasseur semblait n'avoir rien entendu.

 

-           Allez-vous le tuer ?

-           Oh non ! Je ne tue pas les tigres. D'ailleurs, la mort ne veut pas de lui.

 

Nous étions en sécurité dans la cabane, il fallait que je me calme. Le chasseur parlait, remplissait mon verre, et commença à raconter.

 

« Mehul était un chevalier valeureux entre tous. Prince de l'Inde, il aimait la radieuse Nestandjar, fille du roi. Ils avaient échangé de douces paroles et des gages d'amour. Elle portait le voile qu'il avait dégrafé de son turban, il arborait un bracelet de turquoise qui avait encerclé la cheville de sa bien-aimée. »

 

« Pitié pour l'homme dont le cœur au tir de l'amour sert de cible! »*

 

« Hélas, le roi décida d'une alliance avec le royaume de Perse. Pour la sceller, il projetait de marier la princesse au fils de Khorzem-Shah. Mehul ne put s'opposer au désir du roi; il donnait l'apparence d'approuver ce choix puisqu'il participait au conseil royal qui en avait décidé. Les amoureux se querellèrent. Elle le chassa et lorsqu'elle comprit son erreur, elle était déjà loin, enlevée par des brigands et voguant sur le grand fleuve dans un coffre à habits.

 

Mehul erra de longues années à la recherche de sa belle aimée, pleurant toutes les larmes de son corps. Des larmes si abondantes qu'elles se déversaient jusqu'à la mer à laquelle elles se mêlaient, informant le vaste monde de la tristesse du chevalier. »

 

Dans les mains du chasseur, le cadre de bois était comme un livre où il lisait l'histoire. De loin, la photo semblait absente. Sans doute un jeu d'ombre avec le feu. En tout cas, je n'y voyais plus le terrible animal au regard perçant. Je n'osais pas m'approcher pour vérifier, de peur de rompre le charme.

 

-         Vous êtes un fameux conteur. Est-ce une légende d'ici ?

-         Une légende, oui, on le dit...

-         Mais pourquoi avez-vous appelé le tigre du nom de ce chevalier ?

-        Mehul ? Parce que c'est lui. Lui dont le visage est devenu celui d'un fauve.

Il me regarda et vit mon incrédulité.

 

« Ce chasseur est fou », pensais-je tout en essayant de m'arracher à mon siège pour aller m'étendre. Mes jambes ne m'obéissaient pas. L'alcool aidant, je me prenais pour le capitaine Arseniev écoutant Dersou Ouzala.

 

-        Une légende qui finit mal ? D'habitude les tourtereaux se retrouvent et s'aiment jusqu'à la nuit des temps.

-        Puisque je vous dis que ce n'est pas une légende. Et je n'ai pas fini. Comment croyez-vous qu'il prît l'apparence du tigre ?

Je me le demandais bien.

 

« Un jour que Mehul approchait d'un palais, il vit un couple de tigres enchaînés l'un à l'autre. Ils avaient été capturés pour distraire les nobles habitants des lieux. Les fauves se querellaient, grondaient l'un contre l'autre, à l'image de Mehul et Nestandjar. À coups de crocs et de griffes, le mâle était fort ombrageux contre la femelle. Mehul avait l'esprit dérangé, il crut voir le visage de son aimée, "son soleil" au teint clair comme la tigresse blanche. Il bondit et tua le tigre. Mehul prit la féline dans ses bras et la caressa pour la calmer et la panser. Mais la bête le lacéra de ses griffes. Car il avait pris la vie de son alter ego. Le chevalier repoussa les assauts de la tigresse avec son javelot et la tua.

 

Aussitôt, il se lamenta : "Dieu ! J'ai tué celle que j'aimais. Je ne suis plus digne de paraître au monde des vivants". Alors, il prit la peau de la belle tigresse pour s'en revêtir et partit se cacher dans une grotte. Il ne parut plus jamais autrement vêtu . On l'appela désormais Mehul, le chevalier à la peau de tigre. »

 

«Je pense à mon amour perdu, j'endure et supporte la vie,
Depuis, l'égal des animaux, je ne suis qu'un fauve en survie.
Je ne demande rien à Dieu, sauf que la vie me soit ravie.»*

 

Il y eut un moment de silence. La lune éclairait au-dehors mieux qu'à l'intérieur où le feu n'était plus que braise. Le chasseur regardait par la fenêtre. Je me levai enfin. En m'approchant, j'eus le temps d'apercevoir une silhouette d'homme. Qui osait s'aventurer dans la forêt en pleine nuit ?

Sans se retourner le chasseur dit :

-         C'est lui.

-         Vous voulez me faire croire à cette fable ?

-         Oui !

Et il se mit à réciter ces vers :

 

«Soufflant entre deux randonnées, longtemps dans sa grotte il ne loge,
Il aura regagné les champs, le droit d'être fauve il s'arroge. »*

 

Je me mis à rire bêtement. Il sourit un peu par politesse et plaqua sa main contre le cadre.

-   Vous ne me croyez pas, bien sûr. Dites-moi alors où est l'animal qui était sur cette photo ?

-   Je ne sais pas. Vous avez enlevé la photo ?

-   Non, regardez, elle est toujours là. Y voyez-vous le tigre ?

-   Vous vous moquez de moi après m'avoir enivré. Ce n'est pas gentil.

-   Allons, prenons le dernier verre. Nous aurons vidé la bouteille.

Sans protester, je tendis mon gobelet, tant il est vrai qu'à un certain stade de l'ivresse, on ne songe qu'à retarder la dissipation des brumes de l'esprit qui dissimulent si poétiquement la réalité dans les vapeurs de l'alcool.

 

 

« J'ai rencontré un chevalier d'un aspect étrange et superbe,
Sa clarté emplit l'univers telle une lumineuse gerbe.
J'ignore pour qui il pleurait, quel chagrin le rendait acerbe;
Il ne vint pas auprès de moi, disparut comme un frisson d'herbe. »*

 

« Puisqu'il a perdu le bon sens, que la démence l'endurcit
Au point qu'il évite les gens et qu'il ne fait pas de récits,
Si j'essayais de l'aborder, si je m'en approchais et si
Je lui parlais, il me tuerait ou par moi il serait occis. »*

 

« Combien de chevaliers, combien de paysans croisèrent la route de Mehul ? Un jour, l'un d'eux laissé pour mort le vit rabattre la peau du tigre sur lui, cacher ses yeux dans le crâne de l'animal et disparaître pour ne faire qu'un avec la fourrure blanche. Bondissant à puissantes foulées, il s'enfuit dans la nature. Il n'apparaît plus que rarement. Ceux qui le croisent peuvent le reconnaître aux larmes qu'il continue de verser. Mehul-à-la-peau-de-tigre vit encore dans nos plaines et nos forêts. »

 

Ouvrant les yeux au matin, j'ai couru à la table. Le cadre de bouleau argenté y était toujours. A l'intérieur, un superbe instantané d'un tigre blanc prêt à bondir.

 

 

 Bab

 

 

 

 

Texte inspiré par Tariel à la peau de panthère, épopée médiévale de Chota Roustavéli, poète géorgien. Les vers avec *astérisque sont tirés de son poème épique (qui finit bien par des mariages et des amitiés viriles entre preux chevaliers).

Partager cet article

Repost 0
Published by azacamopol - dans 2011
commenter cet article

commentaires

Pénéloop 22/01/2011 09:24


Fourrure blanche
Pourquoi se cacher dans l'église ?
( Je ressors dimanche )

Loop


elise 16/01/2011 19:34


Un beau conte mèlé à cette histoire et ceci , pour notre plus grand plaisir de lecture.. Merci Bab.


Martine du JdV 15/01/2011 19:32


quel texte bien construit pour une histoire palpitante !
de l'orfèvrerie !


Catheau 12/01/2011 11:19


"Plaine, ma plaine... où traîne encore..." le feulemnt du tigre. Une atmosphère russe très bien rendue.


claudie 09/01/2011 11:24


Magnifique histoire relatée de manière très visuelle. Je regarderai le tigre d'une toute autre manière grâce à ta poésie et la magie de ton conte.


polly 08/01/2011 20:03


Très forte cette histoire et ce conte dans cette histoire et ces vers dans ce conte. Cet enchâssement crée fort bien une ambiance de veillée, surtout avec la bonne bouteille en compagnon tierce.


Adamante 08/01/2011 17:58


Un conte qui nous mène sur le chemin des contes se tissant d'eux avec brio pour notre plus grand plaisir. Un très beau travail. Adamante


marie henriette latsague 08/01/2011 14:06


très bonne idée d'intercaler du texte d'un récit,je ne l'aurais pas eu! aussi ce texte prend -il alors toute sa force et sa fantaisie(quelle imagination)de cette façon, il y a de la forme et du
fond, de quoinous alimenter, nous lecteurs affamés....comme un tigre marie henriette


aimela 08/01/2011 11:38


Très belle histoire et très bien écrit, j'en ai savouré chaque mot. Bravo Bab


jean-marie 08/01/2011 01:14


une très belle légende, (quoi qu'en dise le chasseur)
et tellement bien contée
bravo
amicalement
jean-marie


ABC 07/01/2011 23:03


Une belle histoire qui se lit d'un trait, je n'étais pas certaine de retrouver la photo originale à la fin de ton récit...


Quichottine pour Azacamopol 07/01/2011 22:06


Ouf ! J'ai eu peur qu'il n'ait pas retrouvé son cadre !

C'est une histoire très prenante, Bab.


(J'ai bien aimé ta façon de la raconter... même si pour cela tu as dû utiliser une mise en page particulière, c'était justifié.)


Nous

  • : Le blog d' azacamopol
  • Le blog d' azacamopol
  • : Le blog a été ouvert le 24 janvier 2008. Jusqu'au 1 mars 2017, Azalaïs, Lilousoleil, Polly et Quichottine vous y ont proposé des jeux d'écriture en toute simplicité.
  • Contact

Bienvenue

L'inspiration de Fragonard

La consigne a retrouvé sa place dans les pages, module de droite.

 

Avez-vous pensé à offrir un petit texte de présentation à la Petite Fabrique d'écriture afin de figurer dans liste de ses membres ?

Rechercher

Important

Important !

 

Depuis le 1er mars 2017, les nouvelles publications sont effectuées sur notre nouveau blog.

 

Nos "annales" continueront à être publiées sur ce blog, à raison d'une publication par mois.

 

Merci.

Jouer avec les mots


Vous avez envie de vous amuser avec les mots ?
Vous aimez écrire à partir de jeux, de thèmes, d'images et
vous n'osez pas vous lancer ?
La Petite Fabrique d'Ecriture vous convie à ce un moment de détente.
En toute simplicité, venez jouer avec les mots selon
une consigne donnée, à laquelle vous participez ou non selon votre envie
et votre inspiration.
Rien n'est obligatoire sinon s'amuser.