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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 17:13

Le Capitaine s'en est allé.


Madelaine se lève, les paupières collées, le visage barbouillé. Elle est encore entre deux mondes, un pied sur le parquet et l'autre au pays des songes. Le saut du lit est comme à son habitude, il rafle la belle au déjeuner.

Dans sa salle de bain la lumière des néons est cruelle. Ses bouclettes de rouquine accentuent son teint blafard. Rien à faire, constate t-elle. De toute façon elle le sait, elle n'a jamais été belle du moins pas comme la plupart des gens l'entendent. La beauté d'aujourd'hui est bien trop stricte, à contrario Madelaine est bien trop généreuse.

Assise dans sa cuisine, le nez à quelques centimètres du mur jauni, elle avale d'une traite un café chaud -trop chaud- et rend hors d'usage son estomac pour un bon bout de temps.

Emmitouflée dans une parka qui tasse davantage son allure, elle claque sèchement la porte de son appartement. Madelaine se dirige vers le seul endroit où elle se sent vivre : son atelier.

Elle descend dans la rue qui est étrangement calme d'un silence surréaliste. L'hiver est maître du temps, sa température glaciale absorbe tous les sons. Une fois le petit monticule de neige balayé, elle passe le pas de son havre de paix.

Dans le local, ancien garage qu'elle a obtenu pour une bouchée de pain, s'entasse tout son bric-à-brac de marionnettiste. Au milieu de ce fouillis, Madelaine se sent infiniment rassurée. Ses décors et personnages l'enveloppent d'une aura bienveillante.

Dans quelques heures elle animera ses marionnettes devant deux-cent personnes. Jamais elle n'avait eu autant de monde pour une seule représentation. Elle est pétrifiée. La scène et son petit théâtre mobile sont déjà chargés dans le camion. Si elle est ici, dans son atelier, c'est pour commencer son petit rituel. Avant chaque spectacle elle répète avec lui les mêmes mouvements. Lui, son premier fantoche : le Capitaine.

Il est assis devant elle, posé sur un coffre. Madelaine marque un petit temps, elle le regarde. Bien qu'elle ait recommencé cette étape plusieurs fois, les yeux peints du capitaine s'étirent vers le bas. C'est comme ça, se dit-elle. Le Capitaine est triste. Il y a des choses que l'on ne peut expliquer.

D'un geste sûr, Madelaine s'avance pour saisir la croix d’attelle de sa marionnette. Elle tâtonne, cherche frénétiquement. Elle devrait se trouver là, raccordée à ce bon vieux Capitaine.

Le vide tiraille son ventre mais elle insiste. Elle retourne le pantin dans tout les sens. En quelques secondes l'évidence s'impose : la croix d'attelle a disparu. Les liens de son personnage fétiche sont rompus. Sans le mécanisme de contrôle, le capitaine n'est qu'une poupée de bois. Madelaine suffoque. Comment pourrait-elle passer cette journée sans lui ? Pire, comment pourrait-elle envisager sa vie sans lui ?

Le capitaine l'accompagne depuis aussi loin que remonte sa mémoire. C'est sa première création. Avec lui elle a appris son art, celui de manipuler, d'éveiller ses personnages. Au fil des ans, sa maîtrise et son jeu d'actrice se sont affinés sur le Capitaine. Il est devenu une prolongation d'elle même. Sur scène lorsqu'elle l'anime, ses mouvements sont fluides, presque enchantés au point qu'elle ne sache plus avec certitude qui de lui ou d'elle dirige. C'est le travail de tout une vie qui a façonné, tissé ce lien inextricable.

Madelaine n'en détient plus tout les secrets. Il lui faudrait une autre vie pour retrouver cette union, la parfaite connexion entre le manipulateur et le manipulé. Le Capitaine lui a insufflé la passion, l'envie de créer et l'inspiration. Sans lui elle est perdue, incapable de jouer la moindre scène.

Comme un vielle dame elle s'écroule sur le sol en tenant son bonhomme de bois dans ses bras. Déformé par la tristesse son visage se mue. Une boule d'angoisse parcourt son corps et jaillit du coin de ses yeux. Les larmes dévalent ses joues, floutant ses taches de rousseur. Le Capitaine, son ami s'en est allé en emportant avec lui un morceau de Madelaine.



C.B.Moore

http://les-pensees-nomades.over-blog.com

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commentaires

ABC 14/01/2014 09:35

Magnifique cette communion entre l'artiste et sa première création !

jean-marie. 14/01/2014 08:50

c'est un très beau texte
très émouvant
merci
amicalement
jean-marie

polly 13/01/2014 20:08

Excellent.
J'attends impatiemment la suite au mois de février, le capitaine va s'en remettre, j'en suis sûre.
C'est un très bon texte. Merci.

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