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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 12:01

 

La lettre vagabonde

 

 

 

" Mademoiselle,

Chère mademoiselle,

Ma chère demoiselle,

Ma chère Odile,

Ma très chère Odile,

Mon Odile Chérie,

 

            Comment vous dire, te dire, te décrire, t’avouer ce que je, enfin, je ne sais plus, je ne sais pas, vous me, tu me connais si peu, à peine, pas du tout, mais depuis que je vous ai, que je t’ai vue, croisée sur ce chemin, je ne vis plus, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne pense qu’à vous, qu’à toi, mon aimée, mon amour, ma colombe, mon ange du matin…

 Il y avait du brouillard ce jour là et vous, et toi, et tu marchais les yeux baissés en prenant garde aux défauts du terrain. Vous m’avez, tu m’as bredouillé un rapide bonjour, un bonjour quelque peu effrayé, un peu gêné, peut-être même un peu agacé. A une heure pareille, tu ne dois pas rencontrer grand monde sur ce chemin et moi, qu’est-ce que je faisais là ? Peu importe, ce qui compte c’est cette rencontre tellement fugitive, presqu’un rêve et que j’en ai gardé ce quelque chose d’intense qui a changé mon existence.

Depuis, je me suis arrangé pour vous, pour te croiser ailleurs mais toi tu sembles vivre sur une autre planète, tu es tellement distante, tellement absente à tout ce qui t’entoure qu’aujourd’hui j’ose vous écrire en espérant que je ne vous, que je ne te choquerai pas trop. J’ai tellement hésité mais maintenant je ne peux plus attendre : je me jette à l’eau et tant pis si je me noie. J’espère que vous, que tu me pardonneras cette hardiesse, cet élan qui me fait bégayer des propos si confus, si étranges sans doute mais voilà : je serai jeudi à 7 heures 30 sous le grand marronnier place de l’église, à côté du monument aux morts.

 

À jeudi mon aimée"

 


Odile avait beau tourner, retourner la lettre dans tous les sens, elle n’y comprenait rien : pas de date, pas de signature, pas d’adresse. Visiblement la lettre avait beaucoup vécu. L’enveloppe était froissée, sale, usée dans les coins. Elle tenta sans succès de déchiffrer le tampon de la poste mais d’après le timbre, une Marianne de Cheffer à 30 centimes, Odile se dit que la lettre avait dû voyager pendant  à peu près quarante ans.


         Quant au contenu, elle hésitait entre le rire et les larmes. C’était à la fois surprenant, émouvant et terriblement triste. Ainsi, quelqu’un l’avait un jour remarquée, désirée, aimée peut-être et elle n’en n’avait rien su. Et lui, qu’était-il devenu ? Vivait-il toujours dans le village, le croisait-elle en allant acheter son pain, sur le chemin peut-être qu’elle continuait à emprunter chaque matin. Mais non, ce n’était pas possible, c’était une blague ! Pourtant, il y a quarante ans, elle était plutôt jolie, déjà pas très fréquentable mais jolie. Et maintenant ? Elle posa la lettre sur la cheminée et alla vers la glace de l’entrée : depuis combien de temps n’était-elle pas allée chez le coiffeur ? Depuis combien de temps portait-elle ce vieux survêtement informe ? Pourquoi faire un effort quand la vie se résume à si peu. Elle avait fermé tellement de portes avec son sale caractère et ses idées de révolutionnaire ! La révolution, ça va un temps mais ça isole. Mai 68 était passé, même Cohn Bendit avait baissé les bras,  et elle s’était retrouvée seule à radoter avec ses chats ! La plupart de ses amis étaient peu à peu rentrés dans le rang et avaient pris leurs distances. Quant aux autres, ils la prenaient pour une excentrique, une marginale peu sympathique et ne cherchaient même plus à la récupérer dans l’une ou l’autre des associations du village, ils s’étaient tous cassé les dents !


Mais cette lettre l’asticotait ! Elle qui n’avait jamais voulu faire le grand saut en disant que le mariage c’était pour les autres, la voilà tout à coup qui frissonnait comme une feuille morte avant de quitter l’arbre ! Que faire ? Cette lettre l’intriguait plus qu’elle ne l’aurait voulu mais à 65 ans elle n’allait pas jouer les midinettes, c’était d’un ridicule ! Elle allait la jeter au feu mais quelque chose la retint. Elle enfila son vieux bonnet, son blouson fatigué et sortit  pour acheter le pain. C’était un jour de foire, elle allait encore rencontrer quelques camarades de classe à qui il faudrait dire deux ou trois mots ! Ça l’ennuyait un peu mais tant pis, elle n’allait pas rebrousser chemin comme une voleuse ! Elle tomba sur Simone. D’ordinaire, elles se disaient juste bonjour, échangeaient quelques mots sur le temps et c’était tout. Mais aujourd’hui, Odile se sentait un peu différente, presque  enjouée. Elle se surprit à lui demander des nouvelles de sa famille, s’intéressa à sa nouvelle vie de retraitée. Simone avait toujours été une gentille fille et répondit sans se faire prier. Puis elle lui dit que cette année elle passait Noël avec  quelques copines de classe. « Tu as dû recevoir le prospectus toi aussi. Les cars Rossignol organisent un voyage en Provence, il reste quelques places si ça te dit ! »

 

Quand elle monta dans le car Odile eut un moment d’hésitation. Par quel miracle se retrouvait-elle là ? Il y eut bien quelques regards curieux, quelques apartés dont manifestement elle était l'objet mais elle vit Simone qui lui faisait un signe et elle alla s’asseoir près d’elle. Le parcours fut agréable. Elle qui parlait si peu fut surprise de voir combien la conversation lui manquait et elle y prit même du plaisir.

 

Au fond du car Arlette, la coquette  menait grand tapage. Elle n’avait pas changé et racontait comme toujours ses dernières conquêtes. Bien sûr  elle avait su s’adapter et Odile l’entendit qui disait : 

-          Devinez un peu qui j’ai vu sur meetic la semaine dernière ! L’Alfonse ! Il a juste rasé sa moustache mais il est toujours aussi fringant ! Figurez-vous qu’il cherche une jeunesse de 30 ans ou 40 ans, il ne manque pas d’air !

-          Et alors demanda Solange, tu lui as répondu ?

-          Donne-lui donc rendez-vous sous le grand marronnier sur la place de l’église ! dit Cécile.

-          Oh ! oui, ce serait d’un drôle s’exclama Lucette !

-          Demande-lui qu’il t’écrive d’abord une petite bafouille pour voir si son style a évolué, pouffa Andrée !

-          Quel Guignol celui là ! Dire qu’on s’est toutes laissées prendre : Mademoiselle, Chère mademoiselle, Ma chère demoiselle, Ma chère Martine, Ma très chère Martine, Ma Martine chérie ! déclamait Martine la main sur le cœur.

-          Mais de quoi parlent-elles ? demanda Odile  qui sentit tout à coup un brasier s’allumer dans sa poitrine.

-          Tu n’es pas au courant ? Tu te souviens bien d’Alfonse, le fils du boulanger !

-          Vaguement et alors ?

-          Figure-toi que ce joli cœur avait trouvé une combine pour draguer les filles qui lui plaisaient. Il leur écrivait à toutes à peu près la même lettre,  seulement comme il n’était pas très malin, il leur fixait le même lieu de rendez-vous à toutes devant le monument aux morts, à la même heure mais un jour différent. Moi c’était le mardi, Arlette le dimanche, Lucette le lundi, Martine le mercredi, Andrée le vendredi et Cécile le samedi… On n’a jamais pu identifier l’inconnue du jeudi. Une maligne sans doute qui n’est jamais venue !

-          …… C’était moi !

-          …….Toi ? Et tu y es allée ?

-          Non, je n’ai jamais reçu la lettre, enfin je l’ai reçue cette semaine avec 40 ans de retard !

 

Le repas du soir dans une auberge des Baux fut particulièrement joyeux ! Odile se retrouva tout à coup  au centre de toutes les attentions et on décida de créer sur le champ le clan des  7 Alfonsine dont le projet le plus urgent était de jouer un tour à l’Alfonse en se pointant toutes ensemble au rendez-vous fixé par Arlette.

 

Azalaïs


http://marge-ougreve.eklablog.com


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commentaires

kimcat 08/11/2013 18:33

Coucou Aza
J'ai adoré !
Ton histoire sur les 7 demoiselles d'Alphonse est épatante !
Bises et bonne soirée
Béa kimcat

Azalaïs 08/11/2013 10:03

merci beaucoup pour tous ces commentaires
j'en ai connu quelques uns de ces révolutionnaires qui passaient plus de temps dans leurs réunions syndicales à refaire le monde en se bousillant la santé dans des salles enfumée que dans leur
salle classe
La plupart ont bien mal fini je suis heureuse moi aussi qu'Odile s'en soit sortie

Tricôtine 07/11/2013 23:29

Bonsoir Azalaïs, quelle jolie histoire, avec des retrouvailles de copines comme au bon vieux temps.. j'ai adoré, l'Alfonse va avoir chaud aux plumes hihi.:0)

ABC 07/11/2013 22:12

Très belle nouvelle, la chute est vraiment inattendue, et le dénouement heureux puisqu'il permet à Odile de sortir, avec humour, de la coquille de solitude, dans laquelle, elle s'était elle-même
enfermée...
J'aime ses retrouvailles joyeuses entre copines de classe...

Bab 07/11/2013 14:56

Trop fort cet Alphonse d'avoir réussi sans le savoir à faire sortir Odile de son isolement.
Un moment j'ai eu peur que ta révolutionnaire se laisse tenter par une romance fleur bleue. Heureusement que tu avais prévu plus amusant. ;)

jean-marie 07/11/2013 13:59

merci Aza pour cette belle histoire
c'est un récit joyeux en définitive
dans la conversation quelqu'un a bien dû poser la question du succès éventuel de l'Alphonse ?
tu as prévu de nous parler du tour que ces dames vont lui jouer ?
bisous d'amitié
jean-marie

m'annette 07/11/2013 12:52

tel est pris qui croyait prendre!
merci pour cette nouvelle bien troussée

polly 07/11/2013 12:32

Très drôle! J'imagine la tête de l'Alphonse! C'est bon quand même de retrouver les vieilles copines d'école pour semer un peu de rires.
Ta révolutionnaire me touche profondément, j'espère que sous le marronnier, le pauvre Alphonse en sera tout révolutionné.

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