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18 janvier 2010 1 18 /01 /janvier /2010 19:28


L’échelle

 

 

Ils arrivent.

Voilà, le compte à rebours a commencé.

Depuis plusieurs mois, ils discutent pour programmer au mieux ma mise à mort, pour décider du sort qui doit être fait à mon cadavre. Ce matin, comme convenu, ils se sont mis en route. Il  fait beau. Grand soleil. Air vivifiant. Nuages bonhommes qui vaquent à leurs occupations de ciel. Juste ce qu’il faut de vent pour faire chanter les herbes, les feuilles. Un beau jour pour donner la mort, vraiment… ou pour la recevoir.

 

Dans la chose-qui-roule, ils braillent des chansons de chez eux, excités, réjouis. Fanfaronnent en se remémorant leurs derniers exploits : comment le dernier d’entre nous a été difficile à avoir, et combien ils espèrent que je ne leur donnerai pas autant de fil à retordre que le vieux, celui qui a résisté trois jours avant de se laisser achever.

 

La chose-qui-roule avance à bonne allure, la piste est dégagée ; ils approchent tranquillement, sans hâte, certains de réussir leur coup. Dans leur dos, la chose-qui-roule, en faisant des moulinets avec ses  pattes rondes, crache ses petits nuages de fumée noire, ceux qui ne donnent jamais de pluie et rendent les nôtres malades. A l‘intérieur de la chose-qui-roule, l’un d’entre eux, lui aussi  fume. Nous n’avons toujours pas réussi à comprendre pourquoi ils se détruisent avec cette chose en bâtons qui empoisonne les corps,-  les leurs, les nôtres.

 

Ils sont tellement sûrs de m’avoir qu’ils décident de s’arrêter en chemin pour profiter du beau temps. Font une pause sur le bas-côté pour manger quelque chose. Crachent, fument et pissent tout leur content après s’être restaurés, comme d’habitude.

Et comme d’habitude, à leur départ, le sol est jonché de ces choses inertes que la terre ne parvient pas à digérer. Chaque fois qu’ils mangent, il faut qu’ils distribuent  leurs poisons alentour. Drôle de façon de traiter ses hôtes…

Dans leurs terriers gris, ont-ils aussi l’habitude de jeter les débris autour d’eux ?

 

Regaillardis par leur festin en meute, ils se remettent en route. Je perçois maintenant, loin encore, les vibrations et l’odeur nauséabonde de la chose-qui roule sur le sol-de-terre-noire-morte. Ils seront là bientôt. La chose-qui-roule se déplace très vite, et moi, je ne bouge pas.

Ils croient que c’est parce qu’ils me tiennent prisonnier, parce que je ne peux pas m’enfuir. Mais ce n’est pas la vraie raison.

Je les attends. Je veux, comme les miens, mourir debout, droit, sans un cri. Dignement.

 

C’est vrai, je ne pourrais pas m’enfuir. Mais je pourrais les écraser tous d’un seul de mes membres. Je pourrais les broyer sous mon corps colossal. Je pourrais les projeter plus loin qu’un choc de leur chose-qui-roule. Mais la Grande Mère nous a enseigné le respect de chacun de ses enfants, même lorsque l’un de ces enfants est un frère mal élevé qui nuit à toute la famille. Si ce frère doit être puni, c’est à la Grande Mère d’en décider et de le châtier comme elle le jugera bon.

Tiens, la chose-qui-roule est toute proche, maintenant. Ils en sont descendus et avancent dans ma direction sur le chemin de terre, là où celle-ci n’est pas étouffée par la croûte-noire-qui-colle-au-soleil. Un rayon fureteur allume une gerbe d’éclairs muets sur leurs armes étincelantes, parfaitement entretenues.

 

Ils entrent dans la clairière. Tous les animaux se sont terrés, enfuis, même les insectes se taisent. Ce  silence ne durera pas longtemps. Bientôt, ce sanctuaire ne sera plus que carnage et fracas.

J’aurais pu me laisser mourir avant leur venue pour ne pas leur laisser le plaisir de m’abattre. Car pour eux, je suis celui qu’il faut abattre, à tout prix. Parce que je les dérange. Parce que je suis différent. Parce que nous osons, moi et les miens, prétendre à quelques miettes de cette terre qu’ils ont décrétée « leur ».

Pace que notre force fissure la croûte-qui-colle-au-soleil , empêchant leurs choses-qui-roulent de venir cracher ici les nuages-poison. Parce que nos corps abritent la matière nécessaire à la décoration de leurs terriers gris et à la fabrication de leurs feuilles-sans-sève. Parce que nos branches font trop d’ombre aux ouvertures de leurs terriers et nos fruits, nos fleurs, des taches sirupeuses sur les yeux vitreux des choses qui les transportent.

Pourquoi ne les exposent-ils pas au soleil, comme leur propre peau ?

Pourquoi ne vont-ils pas faire leurs terriers plus loin ?

Pourquoi ne marchent-ils pas nus sur la terre nue ?

 

Parfois, la révolte gronde en moi, malgré tout ce que nous a enseigné la Grande Mère. Je suis jeune encore, l‘appel du printemps fait déjà monter ma sève, j’aurais bien aimé vivre et croître encore, et apprendre, et aimer, et sentir, et rire.

Mais voilà, mes racines ivres de vie craquellent la croûte-noire-qui-colle- au-soleil, et la croûte noire qui fait mourir la terre a droit au soleil, - pas moi.

 

Ils m’ont encerclé à présent. Je voudrais pouvoir fermer les yeux, comme eux, mais je ne le peux pas. J’aimerais surtout que ce spectacle soit épargné à mes parents, à mes frères et sœurs, à mes amis tous ici présents et peut-être promis au même sort, juste un peu plus tard. Doivent-ils vraiment assister, impuissants, à mon agonie ?

Comment réagiraient les Deux-Pattes si nous infligions la même chose à un seul d’entre eux ?

 

Et soudain, comme une grâce, les paroles de la Grande Mère refluent dans ma mémoire, libérant en moi une invincible paix au moment même où la première blessure me déchire le flanc.

Nous ne sommes ici que de passage.

Un jour, dans très longtemps, la vie rejaillira de moi sous une autre forme, dans un autre corps, car l’élan de la vie se rit des obstacles et rebondit sur eux pour frayer son chemin. En ce temps-là, les forêts recouvriront à nouveau la majeure partie du corps de la Grande-Mère, comme il y a très, très longtemps, au temps où nos ancêtres ne sentaient encore le chatouillis d’aucun Deux-Pattes errant parmi leurs surpuissantes racines.   

Moi, petits frères, je serai toujours là.

Mais vous …?

 

 

 

Ptitsa

http://graines-d-esperance.over-blog.com

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Published by azacamopol - dans 2010
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commentaires

Azalaïs 23/01/2010 19:36


c'est un texte magnifique qui me touche beaucoup moi qui tous les matins part faire ma promanade matinale et qui ait décidé de sauver les chênes de l'étang! je pars, armée d'un sécateur et tous les
matins je libère un des chênes prisonniers du lierre! j'en ai déjà libéré plusieurs et aux rares promeneurs qui me regardent d'un drôle d'oeil, je dis que je fais partie du front de libération des
chênes du Ginestous!
et je sais qu'ils me disent merci, j'entends leur souffle quand leur armure de lierre tombe!


Quichottine 19/01/2010 10:48


J'aime beaucoup cet arbre, Ptitsa et les mots que tu lui prêtes.

J'aurais aimé que la voiture s'égarât.

J'aurais aimé qu'aucune blessure ne fût infligée...

Mais, la vie est comme ça, et nous sommes les prédateurs infâmes d'une nature qui n'en peut plus mais nous survivra.

Merci pour ce très beau texte.


claudie 19/01/2010 07:48


C'est très émouvant la tuerie d'un bel arbre si puissant et si calme.


polly 18/01/2010 19:40


Superbe leçon de vie. La chose qui roule est le monstre qui vit en nous et qui détruit inlassablement jusqu'à l'agonie du dernier des sapiens.
Désirons-nous encore la survie de notre espèce?


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