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14 juin 2014 6 14 /06 /juin /2014 11:58

Indice de vacuité

Ou : "Des convictions pénétrantes"

 

 

 

1

                                                       Immergé dans la foule dense des samedis toulousains, et me laissant entraîner sans but sur la grand place, soudain un vide inexplicable : quelques mètres carrés d'absolue vacuité dans le peuplement du pavé étaient laissés vierges de tout pas, sans explication rationnelle.

Pas de barrière, pas d'agent de la circulation, rien pour dénoter l'interdit et pourtant, comme instinctivement et sans hésiter, chaque piéton, quel que soit son âge, son sexe ou ses mensurations, s'écartait de l'invisible frontière de ce territoire - et ne la franchissait pas. Les chiens eux-mêmes, sans geste ni parole de leur maître, stoppaient net leur élan, pattes tendues au freinage devant la même limite qu'ils paraissaient, pupille dilatée, voir en bord de falaise.

 

Approchant de cette superficie que nul ne paraissait vouloir fouler, je vis - ou plutôt ne vis rien : le lieu n'avait rien de singulier, pavé du même granit qu'en tout lieu de la place ; attardant mon regard de toute son acuité, aucun indice au sol n'éclaircissait la réticence...

Invisible sanctuaire que nul ne profanait, champ énergétique dirigeant les consciences d'un bloc, tel le banc de poissons ou le vol migrateur ? Aucun élément palpable ne pouvait initier de cheminement réflexif sur l'énigme. D'autant que les visages, naturels et détendus, n'affichaient aucune émotion particulière. De simples piétons vaquant à leurs loisirs, comme au travail ou aux emplettes.

Cette force insaisissable apposait son interdit tacite sur les quelques mètres carrés où, non plus, aucun pavé scellé de frais ou bouche d'égout demeurée ouverte n'imposait l'écart.

 

Une fillette pourtant, au comble de ses pleurs, le petit pied foulant déjà la frontière interdite, tirait telle une forcenée le bras de sa mère, voulant investir cet espace de liberté ! Lutte inégale, elle fut emportée loin des confins maudits dans des bras courroucés, avec pour seule justification un brutal : "Non, non, il ne faut pas !".

Saine protection maternelle - ou bien jeunesse innocente bafouée d'interdits, selon quelque doctrine stricte propre à cette masse en mouvement ? J'en fus déconcerté.

Évoquant alors l'immersion possible au sein d'une secte de passage, j'abandonnai l'hypothèse, tant l'adhésion était complète - et persistante.

 

...Et cela ne paressait pas vouloir cesser : comme la limaille accourt sur le papier au champ de l'aimant, la foule contournait toujours l'invisible pôle dans un ensemble parfait, en peloton du tour de France scindé puis reformé, fluide et discipliné autour de quelque rond-point.

Mon trouble allait grandissant.

 

 

2

Sous un mental qui s'essoufflait, et n'y tenant plus, je me risquai à questionner timidement sur le bien fondé d'un telle attitude - bien que minoritaire à m'en défier :

- Comment, mais vous n'y pensez-pas mon pauvre monsieur !, me répondit une dame sèche et longiligne, dans un rictus où perçait le mépris de celle qui sait envers l'ignorant.

Je n'en obtins pas davantage.

- Ah, mais vous êtes fou, me fit un gros monsieur d'un ton jovial, libre à vous de vous risquer, je ne vous suivrai pas ! Voyons..., et l'homme tourna des talons, se refondant à la foule, comme s'il avait hâte d'y recouvrer bien-être et sécurité dans la pensée uniforme.

 

 

3

Un vertige me prit : la situation, parfaitement assimilée, naturellement claire pour la foule, était à moi seul impénétrable.

J'étais là tel le cancre que la modeste intelligence isole et qui, s'il connaît les mots, ne comprend pas les phrases.

- Avait-on, à mon insu, changé règles et lois dans la ville : était-ce déjà, longtemps pressentie, la nouvelle république ?

- Étais-je, seul doué de raison, parmi les fous ?

- Étais-je enfin devenu fou moi-même parmi les gens raisonnables ?

Un frisson de crainte m'envahit alors.

Je ne pouvais demeurer plus longtemps dans l'expectative ; quel qu'il soit, il fallait accepter le risque : celui de savoir.

 

 

4

Alors, sous de prudentes lenteurs, je m'approchai encore un peu du bord du "trou".

 

C'était en effet très profond.

 

 

 

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Jean-Claude  

 

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commentaires

Jean-Claude 16/06/2014 15:03

C'est parti pour un escalier de pierre... qui mène on ne sait où ...
Merci, Jean-Claude

Jean-Claude 16/06/2014 09:37

Bonjour et merci pour vos commentaires,
Pour Poupsan, j'avais aussi pensé à un trou paradoxal à travers lequel on voyait le ciel bleu...
Cette "chute" ou une autre pourrait je crois aussi être le point de départ d'une plus longue nouvelle de style fantastique...


Jean-Claude

polly 15/06/2014 12:29

j'aime beaucoup la prudente lenteur, j'espère que la vacuité ne t'a pas avalé. :)

Poupsan 15/06/2014 11:21

J'aime beaucoup ce texte, juste une suggestion pour la chute qui pourrait laisser le lecteur sur sa faim en imaginant des tas de trucs : "Juste un grand trou noir..."
Ce pourrait être le début d'un roman ou d'une nouvelle de science-fiction !

ABC 15/06/2014 09:35

Une très belle écriture vers un "trou" sans fond !!!

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