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29 septembre 2011 4 29 /09 /septembre /2011 15:59

 

In letzter Zeit 

 

Dans le lourd carrosse qui cahote vers la frontière française, Maria-Antonia dodeline de sa jolie tête au front un peu grand. Elle frissonne dans sa robe de velours bleu et serre frileusement ses petites mains diaphanes dans son manchon de vison des Carpates. Cela fait déjà cinq jours qu’elle a quitté la Hofburg et, au souvenir du départ dans ce froid matin du 21 avril 1770, son cœur se fendille comme les fines plaques de gel sur les bassins des jardins autrichiens.

Elle revoit Marie-Thérèse de Habsbourg-Lorraine, si maternelle, qui s’efforce de faire bonne figure. Sa bonne mère lui tend un paquet carré de lettres d’instructions scellées : « A lire tous les jours », lui confie-t-elle en l’embrassant. « Vous savez qu’il me faut être pour vous père et mère, vous donner mon avis et vous aider […] A votre âge, vous avez besoin de conseils. » Puis elle l’a confiée à la comtesse Windischgrätz, son Obersthofmeisterin : « Chère comtesse, je vous remets ma dernière fille très aimée. Prenez-en bien soin jusqu’à la frontière. » C’est la dernière fois- in letzter Zeit- que Maria-Antonia entend sa voix.

En posant sa jolie chaussure en chevreau sur le marchepied du carrosse, elle se demande encore comment elle n’a pas fait volte-face et n’a pas couru se jeter dans les bras de Marie-Thérèse. Pourquoi est-ce elle, sa dernière fille avec ses quinze ans, qui monte dans cette voiture lourdement capitonnée ? Pourquoi n’est-ce pas Maria-Carolina, bien plus jolie et plus volontaire qu’elle-même, si paresseuse et si indocile ?

Depuis les cinq jours interminables de ce voyage à travers les plaines et les forêts allemandes, la future Dauphine de France a eu tout le temps de ressasser tous ces événements, qui se sont soudain précipités et qui l’ont menée dans ce carrosse. Cela fait cinq ans déjà qu’elle sait qu’elle est promise au Dauphin Louis de France, qui n’est encore que duc de Berry. Le roi Louis XV a donné son accord à cette union, à condition « qu’aucune déformation physique n’intervienne avant le mariage ».

Mais pour cela, elle est tranquille, cette petite princesse qui accorde déjà un grand intérêt à sa propre image. Elle connaît la séduction de sa grâce primesautière et enfantine, les agréments de sa jolie figure, rehaussée avec art par la poudre et les boucles que son friseur, Monsieur Larseneur, sait ajuster sur son front haut. Elle est sûre de cette qualité qui lui vient de sa mère, celle de « toujours dire aux gens les choses les plus aimables ». Elle a appris à jouer de son ascendant sur les hommes, à commencer par Monsieur Matthieu-Jacques de Vermont, son précepteur français. « Vous assujettissez trop l’abbé », l’a morigénée sa mère. A quoi elle a répondu sans vergogne : « Non, maman, je vois que cela lui fait plaisir. » Et puis, quoi, Madame von Brandis sa gouvernante lui a affirmé que le Dauphin avait éprouvé un grand contentement à la vue de son portrait réalisé par Monsieur Ducreux, vous savez, le pastel où elle tient une rose blanche dans la main gauche.

Par moment, pourtant, elle a bien eu l’impression que Marie-Thérèse n’avait commencé à s’intéresser à son éducation uniquement parce qu’elle allait devenir reine de France. Elle s’est étonnée un temps de la venue à Vienne de tous ces Français, attachés à sa personne : son dentiste, ses couturiers, ses coiffeurs, son maître de ballet, le célèbre Jean-Georges Noverre. Et même, ne lui a t-on pas accordé le privilège insigne de jouer du clavecin avec le jeune Wolfgang-Amadeus Mozart ?

Si ces pensées l’ont un peu assombrie un temps, elle a vite retrouvé sa légèreté et son insouciance. Au milieu de ses très nombreux frères et sœurs, dans une étiquette bien éloignée du froid cérémonial à l’espagnole, elle a continué à « s’instruire en s’amusant » et à participer aux bals masqués, redoutes, mascarades et carrousels. Elle a oublié bien souvent qu’il lui faudrait un jour quitter Schönbrun et le joli château de Laxenburg, où elle aime tant se divertir l’été, dessiner avec Maria-Carolina, courir dans le parc avec son dernier frère, ou encore participer à de petits concerts familiaux. Ils ont bien raison ceux qui disent que Vienne, c’est « la plus charmante cour d’Europe ».

Et puis, voilà que le terme de tout cela est arrivé. Elle a vu le visage de Marie-Thérèse, qu’elle aime mais qu’elle craint un peu, devenir grave. Elle a senti un voile de mélancolie glisser sur les traits de ses frères et sœurs.

Le14 avril 1770, elle a reçu une lettre de Monseigneur le Dauphin et le portrait du prince. Elle l’a découvert dans son habit de chevau-léger, son grand cordon bleu et moiré du Saint-Esprit, avec son air indifférent, ses yeux très bleus à fleur de tête, son imposant nez bourbonien et ses grandes oreilles. « Il a quand même une belle bouche bien dessinée », a-t-elle pensé avec gourmandise. Elle a été inquiète cependant- elle ne sait pourquoi- lorsque Monsieur de Durfort, l’ambassadeur de France, lui a indiqué que le Dauphin n’aime rien tant que la chasse et les travaux de serrurerie.

Ce même jour, dans la salle du Conseil, toute tendue de brocart, elle a renoncé à la succession héréditaire de son père, François 1er du Saint-Empire et Empereur Romain Germanique, et de sa mère Marie-Thérèse d’Autriche. Tout en lisant la formule de renonciation et en prêtant serment sur l’Evangile, elle a soudain pensé que c’était la dernière fois- in letzter zeit- qu’elle portait le titre d’archiduchesse d’Autriche.

Le 16 avril, le marquis de Durfort, avec force civilités, a fait la demande en mariage pour le roi de France, à l’intention de son petit-fils, le Dauphin. Cette fois, Maria-Antonia s’est dit que les jeux étaient faits et qu’elle ne pouvait plus reculer.

Le 17 avril, Marie-Thérèse a tenu à donner une fête somptueuse au Belvédère avec un feu d’artifice qui, la jeune fille en est sûre, demeurera dans les annales. En voyant les fusées éclater dans le ciel autrichien, elle s’est dit que c’était la dernière fois- in letzter zeit- qu’elle contemplait la beauté de la nuit viennoise quand l’air est froid et cristallin.

Le 19 avril, a eu lieu le mariage par procuration. A six heures du soir, à la nuit tombante, conduite par Marie-Thérèse, la mariée, revêtue d’une longue robe tissée de fils d’argent, s’est rendue dans l’église des Augustins. C’est fou mais Maria-Antonia a eu envie de rire- on n’est pas sérieux quand on se marie à quinze ans- car c’est son frère l’archiduc Ferdinand qui remplaçait le Dauphin. Le nonce a béni les anneaux et donné sa bénédiction. Et quand les grandes orgues du Te Deum ont résonné, la mariée a ressenti un pincement au cœur : c’était la dernière fois- in letzter Zeit- qu’elle voyait son frère. Et le comte de Lorges a chevauché à bride abattue jusqu’à Versailles afin d’annoncer la nouvelle à Louis XV, le Bien-Aimé.

Le 20 avril, la gorge nouée et la main tremblante, sous la dictée de sa mère, Maria-Antonia a écrit une lettre au roi de France. Sa plume a hésité quand Marie-Thérèse a commencé par « Monsieur mon frère et très cher grand-père […] Ce n’était pas aisé de tracer les lettres de cette phrase. Et puis, elle a dû écrire que désormais elle allait avoir « le bonheur d’être de sa famille ». Ainsi, c’était comme ça, on changeait facilement de famille par le mariage. C’était la dernière fois- in letzter Zeit- que ses frères et sœurs étaient de sa fratrie.

Le 21 avril au matin, le carrosse et toute l’escorte ont roulé et galopé à grand fracas sur les pavés de la Hofburg, qu’elle ne foulerait plus. Le soir, elle a fait étape à Melk. Son frère, l’empereur Joseph II, l’attendait pour lui faire ses adieux. Avec déchirement, elle a appris de sa bouche que leur sœur, Madame Louise, se retirait au couvent. Ils ont évoqué leurs souvenirs. Comme on riait aux spectacles organisés par François-Etienne pour leurs anniversaires ! Et comme elle était charmante, Maria-Antonia, quand elle dansait et chantait dans Il Trionfo d’Amore, à l’occasion du mariage de Joseph avec Josepha de Bavière ! Il ne fallait plus penser à tout ça, voyons : Maria-Antonia allait devenir reine de France.

Elle est repartie, le cœur de plus en plus gros, et les étapes se sont succédé : Munich, Augsbourg, et la petite archiduchesse voyageuse est enfin arrivée à Kehl. C’est là, dans une île bucolique du Rhin, que le comte Stahremberg a remis son précieux bagage au comte de Noailles, envoyé extraordinaire du Roi.

Voilà : un peu tremblante, elle est montée dans une barque et elle a accosté. On l’a menée dans un pavillon de bois. Dans les cinq pièces, il y avait des tapisseries des Gobelins partout ; ça rendait l’atmosphère royale peut-être mais étouffante. Pauvre petite Maria-Antonia ! Jamais elle n’avait paru si jeune et si frêle. Elle a jeté des regards effrayés partout. Sur une tapisserie au bleu d’Arras, une reine de Saba semblait lui dire : « Soyez digne, relevez la tête, on vous regarde ! »

Avec une grande délicatesse, la comtesse Windischgrätz lui a ôté sa robe bleu de Prusse, sa chemise de fine batiste, ses bas de coton blanc, ses chaussures de voyage. Elle a défait les rubans de soie de ses cheveux et lui a enlevé les peignes d’ivoire, hérités de Marie-Thérèse. Maria-Antonia a pensé : « C’est la dernière fois qu’elle me déshabille. Elle a toujours été douce avec moi. Je regretterai ses mains au parfum de jasmin. » On a apporté les nouveaux effets de la nouvelle Dauphine et on l’en a revêtue. Ils avaient une odeur inconnue : « C’est l’odeur de la France, c’est la mienne à présent », a-t-elle songé avec mélancolie.

Après, elle ne sait plus très bien. Ses nouveaux atours l’engonçaient un peu. On l’a conduite respectueusement dans la pièce du milieu. Une grande table et une estrade de bois y étaient dressées. Elle s’est assise les yeux dans le vague. Son cœur s’est mis à battre comme un petit écureuil affolé qui va mourir, lorsque toute son escorte viennoise a quitté la salle. Elle a vu ainsi disparaître sans mot dire ceux qui, depuis toujours, vivaient dans sa proche intimité. Un sanglot lui a noué la gorge. « Non, je ne pleurerai pas, maman ne l’aurait point voulu », voilà ce qu’elle s’est dit en vaillante petite Dauphine.

Ensuite, l’huissier a annoncé des noms et des noms et encore des noms, dont elle a aimé les sonorités : comtesse de Noailles, chevalier de Saint-Sauveur, maréchal de Contades, marquis de Voguë, duchesse de Villars, comtesse de Tavannes… Elle a souri, a donné sa main à baiser, a incliné sa jolie tête.

A Strasbourg, le chef du Magistrat, a eu la délicatesse de lui parler en allemand. En princesse qui sait tenir son rang, elle lui a répondu avec douceur mais fermeté : « Ne parlez point allemand, Monsieur : à dater d’aujourd’hui, je n’entends plus que le français. »

Et ce fut la première fois que l’archiduchesse d’Autriche, Maria-Antonia, devenue la Dauphine Marie-Antoinette, parla français en public.

 

Catheau

 

http://ex-libris.over-blog.com

 

L'article a été publié chez Catheau à l'adresse suivante :

http://ex-libris.over-blog.com/article-in-letzter-zeit-85444838.html

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Published by azacamopol - dans 2011
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commentaires

ADAMANTE 19/10/2011 22:53


Un récit passionnant que j'ai pris beaucoup de plaisir à revenir lire ce soir, en prenant le temps.


jean-marie 08/10/2011 12:25


un magnifique et tendre tableau d'histoire
très émouvant
quandon se représenrte la suite
cette jeunesse broyée dans des évènements terribles
merci
amicalement
jean-marie


Aimela 04/10/2011 10:53


Triste destin pour cette petite princesse devenue reine, très bien raconté ses dernières fois . bravo


valdy 02/10/2011 12:36


Je vous avais lue sur votre blog Catheau mais que cela ne m'empêche pas de redire le regard touchant que vous portez sur cette jeune fille, pleine de naïveté et bonne volonté à la fois.
Amicalement,
Valdy


ABC 01/10/2011 21:10


Que faut-il en penser, difficile, elle répondait aux exigences de l'époque et de son rang, entre une dernière fois et une première, combien de pensées ont dû tourner dans sa tête et sûrement
affoler son cœur....
Au de-là de l'Histoire une belle page de relecture...


Quichottine pour Azacamopol 01/10/2011 17:35


Une dernière fois, une première fois... et chaque porte qui se ferme en ouvre une autre.

Tu nous montres les pensées de Marie-Antoinette avec la précision d'un peintre. J'ai beaucoup aimé, même si je n'ai jamais envié son destin... Pauvre princesse qui voulait être aimée !

Merci, Catheau pour cette dernière fois.


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