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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 11:29

 

Des voyageurs imprudents

 

première  partie  ici

 

 

Au loin, dans le rouge sanglant du jour qui sortait de ses brumes, un chœur de cloches joyeuses tinta et je reconnus l’appel de l’angélus. Nous étions proches d’un village, d’un monastère peut-être. Dans ce cas pourquoi notre cocher n’avait-il pas poursuivi sa route plutôt que de nous contraindre à attendre dans ce sinistre bourbier ? Sans doute voulait-il faire profiter son cousin de quelques pièces. J’entrais donc comme on entre dans un rêve malsain. Quelque chose me disait de m’enfuir mais mes jambes étaient nouées par quelque malédiction dont je ne savais rien.


La pièce dans laquelle nous entrâmes nous surprit tous agréablement. Elle était spacieuse, propre et bien tenue. Quelques chandeliers d’argent l’éclairaient suffisamment pour que nous puissions apprécier le luisant des meubles. Sur  les murs blanchis à la chaux des cuivres brillaient doucement se renvoyant toute une mosaïque de couleurs chatoyantes. Aux fenêtres, de pimpants rideaux de dentelle apportaient une note de fraîcheur champêtre. Près de la cheminée, une vieille femme somnolait dans un fauteuil à oreillettes. Ses épaules étaient entourées d’un de ces châles en cachemire alors très en vogue auprès des élégantes.


Au centre, une belle table en chêne dont le plateau et les pieds étaient sculptés de créatures marines semblait avoir été dressée pour nous. Sur une nappe de lin écru nous attendaient quelques terrines odorantes, du pain frais, de beaux fromages bien crémeux et des pichets de vin.


D’un geste de seigneur, le « Polyte » nous invita à nous asseoir  puis il chuchota quelque chose à l’oreille de notre infortuné compagnon. Ce dernier acquiesça de la tête, visiblement soulagé. Il lui avait probablement proposé de se changer avant de partager avec nous cette plantureuse collation. C’est alors qu’une petite voix se mit à me chanter une sinistre comptine qui raconte comment tous les convives d’un repas disparaissent, attirés à tour de rôle hors de la maison par un hôte qui veut les dépouiller. Décidément il fallait que je me calme, que je m’assoie, que je me restaure sans plus penser à toutes ces fables horribles qui me gâtaient l’esprit. Pourtant le « Polyte » demanda bientôt si quelqu’un pouvait aller prêter main forte au cocher car une des roues avait été endommagée pendant le voyage. Un grand paysan au dos large se leva sans se faire prier et sortit après avoir enfourné une épaisse tranche de pâté.


Nous étions huit et nous n’étions plus que six . Quel serait le suivant ? J’en étais sûr maintenant. Tout ce luxe discret dans une aussi pauvre masure ne pouvait signifier qu’une seule chose : le cocher nous avait emmenés dans le repaire d’une bande de brigands dans le seul but de nous détrousser en nous éliminant les uns après les autres. Autour de moi, les trois autres continuaient pourtant à ripailler sans se soucier de leurs deux compagnons qui n’étaient pas revenus. Comment les alerter ? C’était peine perdue, je savais qu’après l’aventure de cette nuit, ils me riraient au nez !


C’est alors qu’entra un très bel enfant blond d’une douzaine d’années qu’on eut dit sorti tout droit d’un tableau de Greuze. Il ôta son chapeau pour nous saluer de façon fort élégante et le geste qu’il fit en soulevant son bras découvrit un instant sa gorge où j’entrevis dans un éclair la statuette de l’Archange que j’avais égarée. Ainsi, le sac de la berline avait-il déjà commencé. Combien étaient-ils dehors et comment allions nous finir ?

 

Sans plus se préoccuper de nous, le garçon sortit de sa veste un journal que je reconnus aussitôt puis il alla s’asseoir près de la vieille femme qu’il réveilla doucement. Quand elle l’aperçut, ses yeux pétillèrent de joie. Elle se frotta les mains avec gourmandise tout en se redressant dans son fauteuil. Le garçon ouvrit la Gazette et se mit à lui lire ma dernière chronique, celle qui racontait comment ayant passé la nuit dans le cimetière de Saint-Martin-des-Champs, j’y avais rencontré le fantôme d’un prêtre mort depuis plus de cent ans et qui m’avait demandé de servir la messe dans une petite chapelle où il était condamné à revenir tous les ans pour espérer enfin gagner les cieux.


Pendant qu’il lisait, mon cerveau enfiévré qui brassait en tous sens une foule de projets délirants, se recentra soudain et  me souffla enfin une idée. Peut-être était-ce la proximité de ma statuette porte-bonheur qui me rendait à nouveau inventif. J’attendis la fin de l’histoire pour m’approcher calmement de la cheminée puis je m’adressais à la vieille femme d’un air enjoué :

-         Je vois que vous aimez mes histoires grand-mère !

-         Vos histoires ? S’étonna le garçon.

-         Mais oui jeune homme, mes histoires,  car vous avez devant vous le très célèbre Aristide Maupin dis-je en bombant le torse.

-         Et tout ce que vous racontez dans la Gazette est vrai ?

-         Et pardi mon garçon, bien sûr que c’est vrai.

-         Mais pourquoi est-ce que moi, je n’ai jamais rencontré aucune de ces créatures  que vous décrivez. Je parcours pourtant la campagne et les bois en tous sens et tout autant que vous.

-         Peut-être es-tu trop jeune et peut-être que tu ne sais pas leur parler. Vois-tu, il faut les mettre en confiance, connaître les bonnes formules, les endroits qui leur conviennent, leurs habitudes aussi.

L’enfant était songeur. Je venais d’appâter le poisson, il me fallait maintenant le ferrer en avançant un autre pion.

-         Mais dis-moi tentais-je en voyant que l’aïeule s’était rendormie, ta grand-mère a bien dû te conter quelques histoires qui se seraient passées dans les environs. Si je les connaissais, je pourrais te donner quelques conseils !

 

-         Vraiment Messire ? C’est que par ici, nous sommes gâtés lâcha-t-il à l’étourdi ! Il y a l’histoire de la Grotte des Sarrasins, celle du Pas du Diable qui raconte la bataille entre le Diable et l’Archange Saint Michel, celle des corbeaux de la cascade et puis la légende de la Fosse Arthour…

Ainsi nous n’étions pas loin de Mortain et la cloche que j’avais entendue tout à l’heure était peut-être celle de l’Abbaye Blanche. Il me fallait avancer un nouveau pion.

-         De très belles légendes c’est vrai. J’aime beaucoup celle du roi Arthur et de la reine Guenièvre prisonniers à jamais dans leur grotte derrière les cascades mais sais-tu que parfois l’enchanteur Merlin a le pouvoir de les libérer  en jouant de sa harpe magique ?

-         Une harpe magique ?

-         Oui, c’est une harpe que l’on peut voir parfois sur une pierre plate tout près de la cascade. De plus elle exauce dit-on les vœux de ceux qui ont la chance de l’apercevoir.

Les yeux de l’enfant se mirent à briller comme des agates.

-         Et connaissez-vous l’emplacement de cette pierre plate ?

-         Pour sûr mon garçon que je le connais !

-         Pourriez-vous m’y mener ?

-         Eh bien…. il faudrait pour cela que nous ne soyons pas trop loin de Mortain. Je crois que nous n’allons pas tarder à repartir et je ne voudrais pas faire attendre mes compagnons.

Il me sourit alors avec tristesse et dit dans un murmure :

-         Ne vous tracassez donc pas pour cela Messire, on vous attendra. Il faut seulement que nous sortions d’ici sans nous faire remarquer, le Polyte n’aime pas me voir traîner sur les routes et m’a ordonné de rester ici. Tenez, le voilà qui va dans la souillarde, profitons-en, vite suivez moi.


Il me désigna alors une porte dérobée astucieusement dissimulée derrière la cheminée. Elle menait directement à une écurie fort sombre dans laquelle se tenaient trois chevaux tout harnachés. Leurs sabots étaient entourés de chiffons sans doute pour étouffer le bruit de leurs pas. Ces malandrins pensaient vraiment à tout ! Sans faire le moindre bruit il sortit un grand hongre roux que nous enfourchâmes tous deux puis il me guida de façon magistrale vers Mortain en empruntant quantité de sentiers détournés à travers bois, landes et prairies. Malgré la peur et l’excitation qui ne cessaient de grandir en moi, j’admirais l’habileté de cet enfant, sa grâce, son ingéniosité et remerciais le ciel d’avoir préservé sa naïveté. Mais je pensais aussi à mes compagnons lâchement abandonnés et tentais de garder en mémoire tous les indices de la route qui me permettraient de retrouver cette auberge maudite.


Quand nous fûmes enfin à l’entrée de la gorge, je lui dis qu’il fallait s’enfoncer un peu dans les bois tout en suivant la Cance. C’était une journée de printemps magnifique et tout autour de nous, de petites feuilles se déployaient tendrement dans une débauche de verts. Mais moi, je ne voyais rien. Il me fallait à tout prix trouver une pierre plate. Bien sûr, j’aurais pu laisser là le pauvre enfant et repartir à bride abattue vers Mortain mais je voulais récupérer en douceur ma chère statuette.


Soudain, je vis de l’autre côté de la rivière ce que je cherchais, une très belle dalle de granit verdâtre au-dessus de laquelle deux grands arbres inondés de lumière faisaient comme une arche protectrice. Je demandai au garçon de descendre du cheval et de se tenir à distance, dissimulé derrière un rocher pendant que je prononcerais la formule magique censée faire apparaître la harpe. Je me mis alors à bredouiller une sorte de litanie en latin de cuisine puis me frappai le front comme pris d’une inspiration subite !


-    Mais que je suis donc sot, cela ne peut fonctionner que si je tiens dans ma main une statuette de l’Archange pour écarter les forces maléfiques et voilà que je l’ai oubliée chez moi ! Comment faire ?


Bien entendu le pauvre enfant me dit ingénument qu’il en avait une et me la tendit avec un pauvre petit sourire plein de honte. Une fois la précieuse statuette dans ma poche, je recommençai à dire la fausse litanie et tout en invitant le garçon à la réciter avec moi, je fis faire demi-tour à mon cheval et partis  au grand galop vers Mortain où j’informai aussitôt la gendarmerie de ma mésaventure en les priant de faire au plus vite pour tenter de retrouver vivants mes malheureux compagnons.


Trois jours plus tard on put lire dans la Gazette comment grâce au très célèbre Aristide Maupin une bande de dangereux brigands qui écumaient depuis quelques temps toute la région avait été arrêtée. Par chance aucun de mes compagnons n’était mort. On les retrouva ligotés dans une grange où les malfrats leur avait un peu chauffé les pieds pour les forcer à révéler leurs adresses respectives et surtout où ils cachaient leurs pièces d’or.

 

Quant à moi, je cessai de courir la campagne à la recherche de toutes ces créatures du Diable. J’avais eu trop peur. À trop courir après le Mal on finit par le trouver. Aussi m’étais-je reconverti en chroniqueur artistique. Désormais je ne recherchai plus que les jolies choses, celles qui apportent la paix aux âmes et je visitai pour mes lecteurs les plus beaux sites de la planète.


Pendant longtemps, le beau visage de l’enfant blond que j’avais abandonné tout près de la cascade me hanta. Je n’avais pas parlé de lui aux gendarmes. En m’attribuant à moi seul le succès de mon évasion, j’avais voulu le protéger mais qu’était-il devenu alors que toute la bande avait été arrêtée. Plusieurs fois j’étais revenu au pied de la cascade espérant le retrouver mais bien sûr, je n’y trouvai personne.


Ce n’est qu’au soir de ma vie, alors que je me rendais sans doute pour la dernière fois à l’abbaye de Mortain que j’eus le fin mot de l’histoire. Je ne sais quel obscur pressentiment me poussa à demander un prêtre pour confesser ce qui me hantait depuis si longtemps et que je n’avais jamais osé avouer à personne. On me dépêcha un moine dont je ne vis pas le visage car il était dissimulé par une grande capuche blanche. Il m’invita à m’asseoir à ses côtés et il écouta toute ma confession sans dire un seul mot. À la fin, il se leva, me prit les mains et me dit moitié riant, moitié pleurant :


-    Ne soyez plus triste mon frère car vous m’avez sauvé la vie. Après votre départ, je vous en ai voulu naturellement mais plutôt que de chercher à retrouver le Polyte et sa bande qui me faisaient très peur, je me suis dirigé vers l’abbaye. Là, après avoir conté mon histoire, les moines m’accueillirent comme si j’étais leur propre enfant. Ils m’éduquèrent et bien qu’ils m’aient laissé libre de mes choix, je n’en suis jamais reparti. Vous voyez, la harpe de Merlin a réalisé mon vœu, celui de me trouver une vraie famille car tout comme Oliver Twist, je n’étais qu’un orphelin recueilli par une bande de malfrats qui m’obligeaient à commettre des actions qui me répugnaient.


-         La harpe de Merlin, m’écriai-je !  Elle existe donc ?

-         Mais naturellement qu’elle existe mon frère, en douteriez-vous ?


FIN

 

 

Azalaïs

 

http://marge-ougreve.eklablog.com/

 

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commentaires

ABC 17/02/2014 21:52

Après l'enfer, les portes du paradis !!!!

kimcat 17/02/2014 17:40

Passionnant Aza !
Ainsi l'enfant blond est devenu moine.
Bravo pour ton histoire bien écrite.
Quelle imagination !
Bises et bon lundi soir
Béa kimcat

Pasfrevin 17/02/2014 15:00

C'est haletant d'un bout à l'autre de l'histoire, un régal de paysages, de personnages et d'ambiances, bravo !

polly 17/02/2014 13:33

Superbe! Comme tu m'as enchantée, cette harpe est dans ma tête désormais.
Merci pour ce délicieux moment.

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