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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 09:53

 

Des chatons à la noce

 

 

Aujourd’hui, c’est donc le grand jour ! Les rayons du soleil qui filtrent par la lucarne dessinent des ronds de lumière sur la paille. Lubie paraît calme et mâchonne son foin avec application. Moi par contre je suis  très énervée car j’ai plutôt mal dormi. Les propos de cette mouche zinzinabulent encore dans ma pauvre cervelle et ma queue est agitée de soubresauts rageurs. Non mais quelle folle ! C’est vrai que quand on se contente de pondre ses œufs dans une charogne ou sur une bouse du chemin on ne sait rien des joies et des contraintes de la maternité !

La fleuriste, une jolie jeune femme à l’élégance discrète, est arrivée dans l’écurie peu après la visite de Célestine qui m’a apporté mon petit déjeuner. Elle s’affaire en chantonnant autour de la calèche. À ses pieds, des rubans, des flots de dentelles, des feuillages aériens, des plumes et puis ces fleurs champêtres sous lesquelles je me suis endormie tant de fois et qui ressemblent à de petits nuages. Tout en l’observant assembler avec amour ses petites gerbes, je repense à l’incident étrange qui s’est produit cette nuit.

Vers une heure du matin, la porte de l’écurie s’est ouverte et un homme est entré. À sa façon d’explorer les lieux, j’ai  compris qu’il n’avait pas la conscience tranquille. Il avait une démarche souple, presque féline, le corps robuste et vigoureux d’un homme habitué à vivre au grand air. Il dégageait une odeur très particulière, un mélange fait d’embruns iodés, de fioul de bateau et de poisson séché que je reconnus aussitôt pour avoir traîné quelques temps dans un port de pêche. Son sac rond de marin en forme de saucisse me confirma qu’il avait dû naviguer un temps avant de s’échouer ici.

Quand il découvrit la calèche,  il  eut l’air très intéressé. Il en fit le tour et inspecta minutieusement le coffre en osier que l’on avait accroché à l’arrière. Puis il se mit à marmonner des propos incohérents où il était question de cette andouille d’inspecteur Brod qui avait failli le coffrer à la place d’un autre, de cette Mina de Saint Palais, une intrigante qu’il avait déjà croisée dans un bar louche de Caracas, d’une certaine Fanfan dont il répétait le prénom en boucle. Visiblement il cherchait un abri pour la nuit mais il n’avait sans doute pas choisi cette grange par hasard.

J’essayai de me faire discrète mais il se prit soudain les pieds dans un seau d’eau et s’étala de tout son long à quelques centimètres de moi. Réveillés par tout ce tintamarre, les chatons se mirent à miauler et bien sûr, l’homme eut tôt fait de découvrir notre cachette. Je me mis alors en position de défense, le dos rond, le poil hérissé, les babines retroussées tandis qu’un feulement d’alerte s’échappait de ma gorge. Nullement impressionné l’homme retourna le seau et s’assit juste en face de moi.

-      - Tout doux ma belle. Toi aussi t’es en cavale ? N’aie pas peur, les chats et moi c’est une longue histoire ! Sais-tu que sur tous les rafiots de la planète, il y a des chats qui sont chargés de veiller au grain en trucidant les rats ! Et puis tu n’es pas la première vagabonde qui dort dans la même grange que moi. Toi et moi, on est de la même engeance, celle des miséreux, des réprouvés, des malchanceux, celle qu’on chasse à coups de cailloux ou de dénonciations.

Il avait le visage buriné par le soleil et le vent. Deux plis d’amertume marquaient les coins de sa bouche mais ses yeux clairs avaient gardé quelque chose de doux et d’enfantin. Derrière ses allures de bourlingueur bravache, on pouvait deviner une grande misère affective et un immense besoin de tendresse. Tout en parlant, il s’amusait à soulever la paille avec une petite baguette de bois, la faisant voler dans les rayons de lune. Soudain, chaton numéro 1 échappa à ma surveillance en faisant un grand bond pour s’inviter à la danse de ces brindilles légères et brillantes comme des flammes d’argent. Bientôt chaton numéro 2 bondit à son tour suivi du numéro 3. Chaton numéro 4, une femelle plus timide, resta auprès de moi regardant avec envie cet homme qui semblait s’amuser autant que ses frères. Il avait basculé sur le dos et les laissait escalader son pantalon, fourrager dans ses dreadlocks, grimper le long de ses bras, se laisser glisser dans le creux de ses mains,  grignoter le fromage et le jambon qu’il avait sortis de son sac. Il gloussait doucement et semblait ravi de s’abandonner à ces jeux innocents mais au bout d’un moment, il déclara :

-      - Bon, maintenant, ça suffit la marmaille ! Tout le monde au lit ! Demain, ça va être une sacrée journée !! Ah, au fait, moi, c’est Jojo, Jojo l’Amerlo !

Il prit les trois chatons dans ses grandes mains et me les rendit avec beaucoup de précautions. Il me caressa entre les deux oreilles puis se chercha un coin dans la paille pour y passer la nuit.

Mais au matin, plus de Jojo ! Il a dû repartir de bonne heure car je ne le vois nulle part. Dommage, je l’aimais bien ! Tiens voilà la fleuriste qui sort pour prévenir Alfred qu’elle a terminé et qu’il peut atteler Lubie. Cette dernière jette un coup d’œil à la calèche, visiblement soulagée d’avoir échappé au chapeau fleuri. C’est alors que Jojo, de la paille plein les cheveux sort discrètement de sa cachette. Il me fait un petit signe puis se dirige d’un pas sûr vers la malle en osier, en soulève le couvercle, balance son sac et saute prestement à l’intérieur.

Il est grand temps que tout ce remue ménage se termine que je puisse enfin retrouver le calme et profiter un peu de mes chatons. Mes chatons ? Mais où sont mes chatons ? Pourvu qu’ils ne soient pas cachés sous les roues de la calèche ! C’est alors que je vois le couvercle de cette maudite malle se soulever et Jojo me faire signe en murmurant :

-      Désolée Princesse mais tes chatons sont dans mon sac ! Il semble qu’ils aient pris goût au fromage et au jambon ! Allez, viens avec nous, on va bien s’amuser ! 

Je ne sais pas combien de temps a duré cette comédie, combien de fois nous nous sommes arrêtés, combien de voix différentes j’ai entendues, combien de visages entrevus, combien de bravos, combien de « Regardez comme ils sont beaux !» Mes chatons sont près de moi et c’est ce qui m’importe. Et puis Jojo me fait la conversation en me racontant l’histoire des uns et des autres. Visiblement, il ne les aime pas beaucoup !  Le seul qu’il semble apprécier, c’est Monsieur Paul, son ancien instituteur et une certaine Fanfan dont il était amoureux fou mais qui en a préféré un autre, plus riche et moins fou sans doute. C’est pour elle qu’il est parti sur ces fichus rafiots, pour elle qu’il a tenté sa chance à Las Vegas mais rien ne s’est passé comme il l’aurait voulu. Lorsque la calèche s’arrête devant l’église, Jojo s’étire, fait craquer tous ses os puis il déclare avec un grand sourire

-      Et maintenant Minette, que la fête commence. Tu viens ? On va passer par la petite porte de côté. Il y a un escalier qui mène au clocher, mais nous, on va s’arrêter à la tribune. De là, on peut tout voir sans être vu. Allez la marmaille, tout le monde descend !

J’ai toute juste le temps d’entendre Lubie qui s’exclame :


« Bouquets d’ombelles

Nuages en dentelle

Mais pourquoi cloche-t-on ? »


Décidément ce mariage la laisse vraiment de marbre !

 

 

 

Il a raison Jojo, quel point de vue étonnant. Voir sans être vu ! Il a dû être chat dans une autre vie ! Tout en bas, c’est une débauche de couleurs, de chapeaux, de sacs, de fleurs, de rubans, de parfums, de dentelles. Ça chuchote, ça tousse, ça pleure, ça racle des pieds, ça bouscule des chaises, ça se pousse du coude, ça glousse… Le marié et la mariée se tiennent au milieu de l’allée, droits comme des cierges pendant qu’une  femme s’égosille dans un Ave Maria qui endormirait un chat devant un trou de souris ! Fascinée par le spectacle, j’en oublie de surveiller mes petits qui s’amusent comme de petits fous. Visiblement cette tribune sert de débarras. Il y a des livres dans un coffre, un lutrin, une pendule, un harmonium tout défoncé, de vieux rideaux plein de poussière.

Soudain, un bruit d’ailes soyeux nous fait lever la tête. C’est une jolie corneille au plumage bleuté qui s’est juchée sur une poutre du carillon et qui se dandine en sautillant d’une patte sur l’autre. Intrigués, les chatons entreprennent d’escalader les vieux rideaux et se retrouvent sur les touches de l’harmonium d’où s’échappent des sons plaintifs mais qui emplissent tout l’espace. Espiègle, la corneille accompagne cet air improvisé de joyeux « Kouac Kouac Kouac » tout en s’essayant à des jeux de mots sans queue ni tête :

-      -  Oh ! Les jolis chats perchés  qui font de la musique ! Charmant charivari dans la chapelle en fête ! Dis donc le chat-huant, tu nous chuinterais pas un petit cha-cha-cha pour qu’on fasse bamboche ? J’adore le chahut impromptu ! Eh ! Oh !! Emilie, change donc de perchoir et viens voir un peu cha !

Arrive une mouette qui après avoir pirouetté d’artistiques arabesques vient se percher sur la rambarde de la tribune.

-      Aïïïe , Aïïïe, Aïïïe, kec kec kec qu’est-ce que c’est ? Un concert ? Et je ne suis pas invitée criaille-t-elle tout en lâchant ses fientes dans le chapeau d’une vieille dame.

-      Bravo, bravo, chante Jojo ! Du guano dans l’chapeau de cette harpie d’Ophélie !

Encouragée, la mouette se met à parader sur la rambarde s’accompagnant de « Tiouou, Tiouou » enthousiastes ce qui en langage mouette signifie :

-      Venez les copains, ici on s’amuse bien !

Et voilà que surgit une pie, suivie d’une tourterelle qui joignent des « couroucoucou » et des « tchek tchek tchek » à cette chorale très animée. Comme pour ne pas être en reste, les cloches du carillon se mettent à tintinnabuler en chœur :

-      -  Digue, digue digue, digue digue dong, sonne, sonne, sonne, joli carillon, tandis qu’un petit vent coulis aux senteurs de lavande et de miel harmonise le tout comme par enchantement.

-      - Oh, ben, si l’esprit du clocher s’y met aussi hulule la chouette qui vient de se réveiller, je veux bien faire les « HOU !! HOU !! » Vous savez quoi ? Il faudrait aller chercher Coco dans son pré, avec sa voix de ténor on va faire un tabac !

Après quelques secondes de stupeur, les invités commencent à s’interroger timidement d’abord puis en maugréant des propos de mécontentement. Je sens que le vent va tourner mais profitant de ces instants de flottement, la dame qui s’évertuait à massacrer son Ave Maria change soudain de registre et entonne un « Oh Maria ! » plein d’entrain. Interloqués, les invités ne savent plus s’ils doivent ronchonner où mêler leurs chants à celui de la soliste. C’est le curé qui le premier donne l’exemple en tapant dans ses mains  tandis que les enfants de chœur swinguent gaîment sur leur banc. Bientôt l’église n’est plus qu’une grande nef en délire avec des gens qui chantent, qui dansent, qui se sourient, qui se donnent des coups de coude, qui se tapent sur l’épaule, qui se tournent vers la tribune en montrant leur pouce levé pour montrer qu’ils apprécient cette participation inattendue. La mariée est aux anges et accepte de bon cœur ce gospel qu’elle n’avait pas choisi mais qui semble faire l’unanimité dans l’assistance.

Jojo sifflote dans son coin et tout en me grattouillant la tête, il me dit des larmes au bord des yeux :

-      - Dis, tu crois qu’elle va vouloir me parler la Fanfan ?

J’aimerais bien pouvoir lui répondre que oui mais soudain je vois débarquer Célestine le regard noir plein de reproches qui nous embarque tous les cinq dans son grand sac pour nous ramener à la ferme sans nous demander notre avis. Comment lui dire que je n’y suis pour rien ? En tous les cas, j’espère bien que ce soir, Lubie me racontera la suite de cette noce qui semble pleine de surprises et surtout, j’espère aussi revoir Jojo.

 

Azalaïs

 

http://marge-ougreve.eklablog.com/

 

 

 

 

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commentaires

A
je sais M'annette, le texte est un peu long mais je ne savais pas trop comment emmener mes chatons à la noce alors il m'a fallu parler un peu de jojo<br /> merci
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M
je me suis régalée! J'ai beaucoup de mal à lire les textes longs sur écran, mais là, j'étais tenue en haleine, à tel point que c'est sur mon téléphone portable que je l'ai lu!!<br /> Bravo!
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A
merci merci à vous et à vos petites bêtes de m'avoir inspirée autant, j'attends la suite avec impatience
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P
splendide!<br /> Quelle animation!<br /> Mais je sais qu'il y en a un que les cloches ont mal réveillé.<br /> C'est Octave.<br /> Mais sans doute faudra-t-il revoir nos copies.<br /> ;)
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F
J'ai oublié ...Super génial ce texte !!!!! Emilie la mouette - Clio
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F
Coucou ; je suis Emilie la mouette ... Voilà que le dernier "round" de l'écriture du mariage qui s'amorce.<br /> <br /> Il serait temps que je m'y mette vu le nombre d'oiseaux qui viennent se percher sur "mon clocher" (smile !!! ) ...<br /> <br /> Tenir compte aussi du guano sur le chapeau de tante Ophélie ( rires ) .<br /> <br /> Bonne fin de semaine . Bisous !!<br /> <br /> Francine Clio - Emilie la mouette
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M
Bien surprenant et joyeux.. tout ce petit monde animal qui se met en joie pour mettre une ambiance moins "collet monté" à ce mariage.. complice de cet intriguant Jojo l'Amerlo !<br /> Très bien jouée cette partition !
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M
Bravo pour ce texte. Le livre va être super. J'ai hâte de voir le résultat.
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G
Alors là, j'adore ! Tout ! Et si Fanfan repousse Jojo, qu'il vienne faire un tour chez moi. Et que Bztt me fiche la paix, pour une fois !
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