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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 05:56

Le blason

 

Je garde de l’unique représentation d’une pièce de Shakespeare (une fresque historique d'un roi Henri dont j'ai perdu le numéro mais qui ne démérite pas pour autant) des souvenirs tellement pénibles qu'il ne m'est possible de les livrer qu'à doses homéopathiques.

 

 

Je ne me souviens plus de mon texte, ni même si j’en avais un. Ce dont je suis certain, c’est que mon rôle consistait essentiellement à me faire botter le cul par le Roi, mon père. Ce dernier traduisait sur mon envers le courroux qu’il nourrissait à mon endroit. C’était un rôle très difficile. Je veux parler du mien, naturellement. Non pas que je cherche à dévaluer celui du Roi, mais je le répète, c’était un rôle très pénible. Surtout pendant les nombreuses répétitions. D’autant plus que le Roi, pour mieux s’imprégner de son personnage, refusait toute simulation.

 

 

Est-ce le trac ? Est-ce la nervosité des jours de « première » ? Toujours est-il que le Roi n’exécuta pas le coup de pieds au cul qui m’était destiné dans les règles de l’art. Pourtant, mon fessier était bien là où il devait être. Pour ma part, je tenais mon rôle à la perfection. J’attendais avec la désinvolture de celui qui est sûr de son coup, mais sans laisser-aller excessif. Le coup porta trop bas, et ce furent les deux joyeuses qui réceptionnèrent malencontreusement l’escarpin royal, et s’en trouvèrent fort attristées. Le choc m’expédia sine die dans les coulisses où j’évitai avec l’agilité et la présence d’esprit qui me caractérisent lorsque je viens de recevoir un coup de pieds au cul, une grosse caisse et une batterie de tambours placées là par un futur chômeur.

 

 

Il y avait une scène dans cette pièce durant laquelle le roi discutait avec un autre personnage dont j'ai oublié le nom et le reste. Cette scène avait cela d'intéressant pour moi qui tenais le rôle du fils du roi (ainsi qu’il me semble vous l’avoir déjà dit) qu'elle ne faisait pas intervenir le fils du roi.

 

 

Je pouvais donc rester tranquillement dans les coulisses, ce qui me convenait parfaitement, ma timidité faisant que j'ai toujours été plus à l'aise dans les coulisses que sur le devant de la scène.

 

 

Cela est vrai aujourd'hui et l'était bien davantage quand j'avais quatorze quinze ans. Or, j'avais précisément environ quatorze quinze ans lorsque l'on m'avait demandé de tenir le rôle du fils du roi, rôle prestigieux que je n'avais pu refuser malgré mon amour des coulisses.

 

 

Mais quelque chose survient toujours pour vous faire le coup du lapin au moment précis où vous vous sentez le mieux disposé envers l’Univers.

 

 

Dans cette pièce de Shakespeare, ainsi que le précédent incident l'a montré, le roi est souvent de mauvaise humeur, a mauvais caractère, s'énerve pour un oui ou un non, se fâche et d'une manière générale s'agite beaucoup. Je pense qu'il en était ainsi dans la discussion qu'il avait avec cet autre personnage dont j'ai oublié le nom et le reste. Sans doute a-t-il tapé du pied, fait vibrer les planches ou bousculé la tenture qui servait de décor. Toujours est-il que le blason royal, agrafé à celle-ci, perdit l'une de ses attaches et bascula.

 

 

Je ne sais si vous avez déjà eu l'occasion d'observer un blason à l'air penché ou de méditer sur l'effet qu'il peut produire sur les témoins d'une telle anomalie. Il semblerait que cela soit insupportable pour une majorité de personnes car un type qui se disait régisseur me demanda d'aller redresser le blason, toutes affaires cessantes, pendant que se déroulait la scène.

 

 

Chaque fois que je le rencontrais, j’éprouvais le désir de me glisser dans une cave et d’y rester planqué jusqu’à ce qu’on sonne la fin d’alerte, exercice difficilement réalisable dans les circonstances où je me trouvais. J’eus beau regarder le quémandeur comme la goutte qui fait déborder le vase, il n’en démordit pas. Je sentais bien qu’il ne me tenait pas en grande estime et ne s’attendait guère à ce que je gagne à être connu.

 

 

Je me débattis comme un poisson hors de l'eau face à cette idée saugrenue. L'apparition du fils du roi au milieu d'une conversation qui ne le regardait pas n'avait aucun sens et constituait peut-être – je ne l'ai pas vérifié – un contresens historique. J'allais mourir de honte sous le regard des spectateurs en exécutant ce travail de valet de pied ou de page de cinquième catégorie. J’aurais accepté avec joie la tâche de terrasser un dragon aux narines incandescentes, mais redresser le blason du Roi dans ma position : jamais.

 

 

Rien n’y fit. Pire, d’autres figurants, craignant sans doute de devoir se substituer à moi si je ne me laissais pas convaincre, se joignirent au quémandeur pour me harceler davantage. Et bien, je peux vous affirmer que je me trouvais dans une situation qui donne à sa joie de vivre un sacré coup dans les tibias.

 

 

Je dus me résoudre à rassembler mon courage et à me laisser pousser sur la scène. Mon attitude évoquait celle d’un gamin qui, cueillant des pâquerettes sur la voie ferrée, vient de se prendre l’express de 20H42 dans le bas du dos. Aveuglé par les projecteurs, je devinais dans l’insondable obscurité de la salle, une foule de spectateurs dont les cerveaux se transformaient en autant de points d’interrogation.

 

 

Le Roi lui-même, surpris par mon incompréhensible intrusion, interrompit sa fâcherie et il se fit un grand silence comme si l'univers tout entier retenait son souffle pour mieux concentrer son attention sur ma personne.

 

 

Je compris soudain ce que veulent dire les gens qui écrivent des bouquins quand ils parlent du temps qui suspend son vol.

 

 

Tant bien que mal, je parvins à pas comptés jusqu’au blason et entrepris de remettre en place l’agrafe défectueuse.

 

 

Pendant ce temps, le Roi, faisant mine de m’ignorer, avait repris son courroux et son exaspération envers son interlocuteur là où il les avait laissés.

 

 

Vous pensez bien, séduisantes lectrices et lecteurs perspicaces, que l’agrafe ne se laissa pas faire et que je ressemblais à du personnel de maintenance incompétent travaillant pendant les heures de représentation.

 

 

Pulvérisant tous les canons du ridicule, je quittai la scène et le blason comme on quitte les toilettes, c'est-à-dire dans l’état où je les avais trouvés.

Oncle Dan

http://oncledan.over-blog.com

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Published by azacamopol - dans 2009
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commentaires

ABC 16/09/2009 22:16

Et voilà que pris par l'élan des souvenirs tu nous réécris toute une pièce, une magnifique pièce montée de toute pièce que j'ai eu grand plaisir à savourer !

Babeth 16/09/2009 22:06

MON PAUVRE! Quelle histoire...

Azalaïs 16/09/2009 18:15

c'est du Laurel et Hardy au pays de Shakespeare!!
Mais que faisais-tu dans cette galear?

polly 16/09/2009 12:54

Bon, azacamopol c'était polly, ce matin j'avais peut-être encore du brouillard dans les oeils mais pas dans le rire.

jean-marie 16/09/2009 12:09

quel talent de conteur !
un récit plein d'humour !
merci de cette excellente histoire
amicalement
jean-marie

arieth 16/09/2009 08:39

Alors là,je m'éclate,mais vraiment, sachez digne ami de l'écriture que lorsque celle ci permet un lacher d'émotions spontanes et soudaines, c'est qu'elle est belle juste et bonne!merci encore je le relirais plusieurs fois quand j'aurais du vague à l'ame!!!!arieth

azacamopol 16/09/2009 07:17

J'en pleure de rire, j'imagine vraiment trop bien la scène.
Tu aurais pu emporter le blason en souvenir, mais après tout il est agrafé dans ta tête et nous l'offrir en ce jour rend soudain la vie légère.

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