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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 12:39


LUCY


L'aube naissante réchauffe mon cœur glacé par la vision de la nuit.
Je tremble encore de la puissance de cette révélation pendant que je fends la brume matinale en me dirigeant vers le point d'eau.

Tous mes sens sont en éveil, je renifle l'air et tente de deviner, de percevoir si un grand fauve n'est pas à l'affût dans les broussailles.
Les veilleurs du clan n'ont pas donné de signes mais les prédateurs sont si malins, si silencieux et habiles à se couler dans le décor.
Je me penche et aperçois le reflet, mon image...
Et la vision me revient avec force comme une claque.

Je revois ces êtres étranges, laids et presque dépourvus de poils. Leurs visages troublants qui ressemblent aux nôtres et les sons hideux qui s'écoulent de leurs lèvres et avec lesquels ils communiquent manifestement.
Je revois les morts et le chaos. Les cris et les larmes, si proche de ce que je connais.
Je revois ces créatures qui pénètrent dans des choses monstrueuses qui s'élèvent dans les airs. Ces choses tuent et crachent le feu. Ces choses fauchent les vivants et ceux-ci qui crient et pleurent comme nous. Je ressens une grande compassion pour ces êtres, je me sens à la fois si proche et pourtant si éloignée d'eux. Dans ce monde, il n'y a pas de fauves, pourquoi faire ? Ils se massacrent entre eux et n'ont besoin de personne.
Je pense qu'ils ont brisé le cercle sacré qui les unissait au grand mystère. Il ne font plus partie de ce monde, ils en sont l'ennemi, la maladie.

Je bois longuement comme si cette eau pouvait me libérer du poids de la vision. Rien à faire, les images de violence et de meurtre reviennent en force. Je tremble...
Je revois cette lumière aveuglante, ce point final, effroyable et sans pitié et puis la nuit qui tombe pour toujours sur les restes du monde.

La pire de toutes ces images, c'est celle de la fin, lorsque je vois un de ces êtres qui me regardent droit dans les yeux et sourit. Son visage se transforme lentement comme s'il fondait. Peu à peu, ses traits se rapprochent de faces connues et familières. Peu à peu, il devient moi. Quand c'est mon visage qui me contemple avec ce sourire si cruel, je me réveille !

J'ai compris, non je le sais simplement, cette vision est liée avec la décision qui doit d'être prise aujourd'hui. A savoir si nous devons quitter la vallée ou pas.

Je retourne vers les miens, le cœur serré car je sais que les jeunes veulent absolument quitter ces lieux. Découvrir de nouveaux horizons et surtout de nouvelles sources de nourriture. Peut être pouvons nous trouver un lieu sans fauves ? Un lieu idéal avec des fruits, des arbres accueillant pour nos nids, des racines et des noix, des graines et des insectes, du petit gibier et de la charogne à profusion ?

Je suis la mère du clan et la décision m'appartient...
Une responsabilité dont je me passerai bien.
Que faire ? Et cette vision qui me poursuit dans chacune de mes pensées.

La journée se passe à la recherche de la nourriture, les anciens me regardent confiants, ils savent que je ne désire pas quitter notre vallée. Elle qui a toujours été une mère pour nous. Les jeunes semblent crispés eux. La tension est palpable et le regard méchant de leur leader ne laisse rien présager de bon. Il est vrai que la sécheresse inhabituelle qui sévit sur notre pays ne facilite pas la vie. Les prédateurs sont de plus en plus arrogants et intrépides, preuve que pour eux aussi, la nourriture se fait rare. Si les grands herbivores sont partis, ne devrions nous pas les suivre ?

Je repousse ces pensées graves lorsque je trouve une magnifique larve sous l'écorce d'un arbre mort, un met délicieux et riche.

Du mouvement sur ma gauche, des rugissements. Je vois les jeunes accourir, armés de bâtons, de pierres et poussant de grands cris. C'est une stratégie nouvelle mise au point par ce Groum, le chef des jeunes. La fuite sur les arbres ne leur convient pas, ils veulent faire face et si cette stratégie échoue toujours contre les lions qui chassent en groupe, elle est efficace contre les solitaires comme les léopards.

Je vais voir. Groum resplendit, il agite une branche cassée au-dessus de sa tête et pousse des cris de victoire. Le fauve est parti, déconcerté par des proies qui ne fuient pas. Groum est blessé au flanc.

Je m'approche de lui et renifle sa plaie. En signe d'apaisement pour les jeunes, je lui lèche la blessure. Non pas que je lui donne plus d'importance qu'il ne mérite mais comme signe que les jeunes ont leur place au conseil. Un hommage à cette nouvelle stratégie qui pourrait sauver tant de vies, rendre notre clan plus fort, beaucoup plus fort.

En fin de journée, le peuple se rassemble. Nous sommes au bois du conseil, un bosquet dans la savane qui nous permet de nous réunir tous dans les arbres afin que chacun puisse parler et entendre.

Groum prend la parole. A grand renfort de signes et de grognements, il nous explique pourquoi il est vital pour le clan de quitter la vallée, de chercher d'autres terres, de quitter la sécheresse comme les grands herbivores. Il insiste sur la difficulté croissante de subvenir aux besoins du clan en ces lieux, sur la multiplication des attaques.

Je laisse la parole à Ronde, la représentante des anciens. Celle-ci évoque la relation particulière qui nous unit à notre mère. C'est cette vallée qui nous a vu passer à la position verticale, nous ouvrant la vue au-dessus des grandes herbes, nous élevant au-dessus des animaux. Nous avons quitté la forêt...

Groum, méprisant les usages, lui prend la parole pour hurler : « Nous avons quitté notre mère la forêt pour notre mère la vallée. Allons trouver une autre mère qui sera plus généreuse pour le peuple. »
Je le réprimande pour cette interruption mais je ne peux m'empêcher de saluer intérieurement la justesse de son argument. Mais la vision...

Je prends la parole à mon tour.
« Mon peuple. Mon clan. Il est de mon devoir en tant que mère du clan de prendre en compte tous les avis et de juger tous les aspects de notre situation. J'ai eu un rêve. Cette vision me pousse à refuser de quitter la vallée car elle nous prédit un avenir sombre qui mènera à l'anéantissement du clan et du monde. Groum tes arguments sont justes et fondés pour la situation présente mais le seront-ils encore après les prochaines pluies ? Nous resterons ici et nous tiendrons de nouveau conseil après les pluies. »

Je constate avec surprise que Groum ne dit rien. Son visage est illisible mais je ressens d'ici la haine qu'il éprouve à mon égard.

Au matin, je me dirige vers la rivière. J'ai le cœur léger, je suis sûre d'avoir prise la bonne décision. Je regarde autour de moi avant de me pencher sur l'eau. Rien d'inquiétant, juste Groum qui se désaltère. Je bois quand soudain je vois son reflet derrière moi. Je me retourne et distingue enfin son regard, un regard meurtrier. Sans mot dire, il pose ses mains sur ma gorge et tout devient sombre.

Au vingtième siècle, sur un site archéologique dans la vallée du Rift :

« C'est une découverte extraordinaire que nous avons fait là. C'est peut être le fameux maillon manquant. Je crois que c'est une femelle, je vais l'appeler Lucy. »
« Je suis si fier d'avoir participer à une découverte qui nous ramène à l'aube de l'humanité. Tu penses qu'elle est morte noyée ? »
« C'est possible, les alluvions, la rivière... Nous ne saurons jamais. »


Thierry Benquey


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commentaires

Véronique Grausseau 20/11/2008 10:18

e L'un des premiers meurtres ? Belle et triste histoire, peut-être vraie...

Gilles Arnaud 20/11/2008 01:31

Que de lyrisme !

Une prose poétique comme tu en as le secret.
La première description est particulièrement... lumineuse... pleine d'une claire compréhension des formes que peuvent revêtir les mouvements de l'Être.

Amitiés
Gillou

Seb skarod Juliet 18/11/2008 13:45

Tres tres beau Thierry.
Merci.
Kissssss

Azalaïs 18/11/2008 10:21

J'ai oublié de te dire que j'ai adoré ton texte , son souffle , ses images fortes et colorées! A très bientôt

Thierry Benquey 18/11/2008 10:16

Merci pour vos commentaires. Je voulais juste vous dire qu'en Novembre, J'aurai peu de temps pour lire vos créations. Le thème me plaisait trop et j'ai rédigé ce texte entre deux lectures de mon livre pour enfant à Hambourg. (J'habite en Allemagne.) Je serai plus actif à partir de Décembre mais surtout à partir de Janvier.
Au plaisir de vous lire
Amitié
Thierry

jean-marie 18/11/2008 01:10

Thierry, ton récit est remarquable en tous points
et très beau, très émouvant...
amicalement
jean-marie
Ben, dis donc, ma chère Aza !
gros bisous amicaux
jm

Azalaïs 17/11/2008 16:33

Il faut bien un jour tuer la mère pour qu'elle ne nous étouffe pas!

bataillou reine marie 17/11/2008 13:20

très belle histoire du début du monde,se lit avec plaisir

polly 17/11/2008 12:49

j'ai beaucoup aimé ta façon de revisiter la mère du monde. Le premier crime qui permit tous les autres.

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